Michel Fize
Sociologue, ancien conseiller régional d'Ile de France
Michel Fize, sociologue, ancien conseiller régional d'Ile de France
Sociologue, ancien conseiller régional d'Ile de France
Le rapport des jeunes à la politique et aux institutions de la politique - gouvernement, as semblées, partis, syndicats... - a toujours été un rapport compliqué. À l'âge de l'autonomie et de la quête d'avenir, le monde politique, qui reste fort méconnu des adolescents (815 ans),n'intéresse guère les jeunes (1530 ans).
Car il s'agit d'abord pour ces derniers de construire leur vie personnelle, de finir leurs études, d'entrer au mieux dans la vie professionnelle. La jeunesse est le temps nécessaire du « penser à soi », ce qui n'exclut pas des engagements altruistes, mais plutôt par le canal associatif. Et la classe politique inspire la défiance jusqu'au dégoût parfois : professionnalisation de la vie publique, carriérisme, affaires de corruption et d'enrichissement malhonnête, collusion du pouvoir et de l'argent.
Mais, Nuit Debout le prouve, la jeunesse ne rejette pas la politique mais les jeux politiciens. À la démocratie institutionnelle, instituée, elle préfère une démocratie informelle, spontanée, où les idées circulent et ne sont pas délivrées depuis une tribune par quelque élite « éclairée ».
Démocratie spontanée
L'institutionnel, c'est la clôture, l'élitisme. L'agora, style Nuit Debout, c'est vraiment l'ouverture, c'est concrètement le populisme, au sens noble d'une parole réellement populaire. Nuit Debout est exemplaire d'une démocratie adolescente. Adolescente au sens où cette démocratie fonctionne sur une base paritaire : les egos « nuitdeboutistes » (comme je les ai nommés) sont des égaux ; pas de chefs, pas de leaders d'influence, de figures médiatiques instituées. On n'institue rien en ces lieux, on distribue, on se distribue des rôles en fonction de ses goûts, centres d'intérêt, compétences... Adolescente aussi au sens d'une démocratie qui se construit, jour après jour, qui réfléchit beaucoup mais décide peu (pour le moment), comme dans les « tribus » adolescentes, selon l'expression de mon ami Michel Maffesoli.
Les jeunes ont un rapport lointain à nos mots. République : c'est un « mot de peu » à leurs yeux. La république à venir... peut-être ! À la République, mot finalement enfermant, les jeunes préfèrent la démocratie, mot complètement libérant. À la République abstraite et austère (avec des valeurs déconcrétisées), ils préfèrent une démocratie concrète et joyeuse.
Liberté, égalité, fraternité : ce sont des mots à l'évidence terriblement abstraits pour les jeunes. Ils préfèrent les faire vivre aujourd'hui sur des petits morceaux de territoire public, que l'Etat leur prête... mais pour la nuit seulement. Ils pourraient le dire, sous forme de slogan. NUIT DEBOUT : ICI, C'EST CHEZ NOUS !
Solidarité, c'est l'un des mots préférés des jeunes « nuit de boutistes ». En réalité tous les jeunes, sans oublier ceux des banlieues sinistrées, dont la colère est à ce jour silencieuse, en ont assez de baisser la tête, alors ils se lèvent et se tiennent debout : il y a des Nuit Debout partout en Europe, en Belgique, en Italie, en Espagne...
Solidaires sont ces jeunes jusqu'à s'oublier eux-mêmes. Place de la République à Paris fonctionne une multitude de commissions (France-Afrique, Démocratie, Economie, Féminismes, Education populaire...) mais nulle commission jeunesse, alors que cette génération vit, en France et partout dans le monde, des situations épouvantables d'abandon et de pauvreté.
"Comment donc la jeunesse aimerait-elle l'institutionnel et l'institué quand l'un et l'autre ne lui font aucune place ?"
Démocratie épuisée
La démocratie française est une démocratie épuisée. Représentative, elle représente mal. Où sont les catégories populaires dans nos assemblées et nos gouvernements ? Et les jeunes, pourtant éligibles à 18 ans, depuis 2011, à tous les mandats sauf celui de sénateur ? Combien de conseillers municipaux, départementaux, régionaux, combien de députés de 18-25 ans ? Le système partidaire lui-même est périclitant. Comme dit Robert Hue dans son dernier livre, Les partis politiques vont mourir ... et ils ne le savent pas (Ed. L'Archipel). Combien de jeunes dans leurs instances dirigeantes ? Combien de jeunes en responsabilités dans les syndicats ? Comment donc la jeu- nesse aimerait-elle l'institutionnel et l'institué quand l'un et l'autre ne lui font aucune place ?
Pour réconcilier les jeunes avec le monde politique existant, avec cette démocratie gouvernante, ne faut-il pas leur faire une place, leur donner des postes, leur confier des mandats ? Ne faut-il pas instituer « la République des places pour tous » ? N'est-il pas temps qu'hommes, femmes et jeunes, dans toute leur diversité sociale, géographique, culturelle, soient mis dans une saine concurrence politique ? Ne faut-il pas inscrire très vite les jeunes dans une « échelle de responsabilités » ? Pourquoi ne pas donner, dès 16 ans, la direction associative, sans autorisation parentale, le droit de vote ? Innovons, bousculons.
Démocratie de proximité
S'agissant de la « démocratie de proximité », magistralement symbolisée aujourd'hui par le mouvement Nuit Debout, à l'heure où ces lignes sont écrites (début mai), nul ne sait s'il va perdurer, et pour combien de temps. On voit ici les limites d'un exercice de libre parole sans autre objectif que celui d'expressions personnelles. Comment convertir toutes ces paroles en propositions susceptibles d'être portées ensuite dans la sphère politique traditionnelle, assurément incontournable pour longtemps ?
L'heure n'est plus à l'opposition des démocraties représentative et participative mais à leur articulation dans un dialogue respectueux. L'heure n'est plus à la monopolisation de la décision publique par des instances gouvernementales et parlementaires, mais à l'invention de nouvelles modalités et procédures de fabrication de cette décision. Pourquoi ainsi ne pas donner à la pétition dès lors qu'elle recueillerait un nombre significatif de signatures, ou aux manifestations dès lors qu'elles réuniraient un nombre conséquent de participants, un pouvoir de renvoi des pro- jets contestés vers une nouvelle délibération (par voie parlementaire ou référendaire), voire le pouvoir du « dernier mot » ? Innovons, bousculons.
Communiquer la République 1
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