Vous avez dit République ?

Jean-Daniel Lévy, directeur du département politique & Opinion, Harris Interactive

Échanger, débattre, écouter - parfois entendre - des arguments : pays politique s'il en est, la France a le débat dans le sang et le vit avec les tripes. En témoignent les échanges toujours recommencés qui réunissent - et divisent - les tables familiales et amicales. Adeptes du dissensus, les Français semblent pourtant se trouver désormais d'accord sur un point : la République. Est­ce si sûr ?À tout bout de champ. Comme aux temps des débats et combats de la Troisième République, le concept - désormais incontesté - a retrouvé une actualité, mobilisé à tout bout de champ et de discours. Que de chemin parcouru depuis la timide réémergence du mot dans l'espace public, au début des années quatre-vingt-dix. La République trouve place aujourd'hui dans presque toutes les prises de parole des responsables politiques. Que dit le candidat Hollande dans son discours du Bourget ? Que la « République [...] rattrapera » les délinquants quels qu'ils soient. Où se réunit Nuit Debout ? Place de la République. Que dit Marine Le Pen en clôture du congrès du Front National en 2014 ? « Nous sommes les seuls garants de la République ». Quel est le nom de la nouvelle formation politique de droite succédant au RPR (Rassemblement pour la République) puis à l'UMP? Les Républicains. Quel mouvement rassemblant des personnes d'horizons divers suscite déjà un intérêt médiatique ? Le printemps Républicain.

Un mot, une valeur ont souvent d'autant plus de force qu'on peut en trouver aisément l'antonyme. Or, « royauté » mis à part, aucun n'apparaît spontanément. Et, de toute façon, peu de Français aspirent à une telle représentation et à un tel système politique. Et si Marion Maréchal Le Pen se décrit « d'une génération un peu saoulée par les valeurs de la République qu'on nous sert en permanence et dont on ne sait pas ce qu'elles recouvrent, ce qui évite d'aller sur le fond des idées » c'est, pour dans un même élan, faire remarquer que le Front National est « exclu » du pseudo-champ républicain.

Trois piliers de l'appartenance

À ce titre, une récente enquête menée par Harris Interactive mettait en avant trois éléments :

9 Français sur 10 indiquent avoir le sentiment d'appartenir à la République française, même si un sur deux seulement (56 %) partage « tout à fait » cette opinion ;

Cette appartenance se définit, à leurs yeux, avant tout par le respect de trois piliers de la société : la loi, les valeurs de la devise républicaine - liberté, égalité et fraternité -, les droits de l'Homme et les libertés essentielles (individuelles, de conscience, de presse, d'association de réunion, etc.) ;

Pour plus de 9 Français sur 10 la maîtrise de la langue et de la culture française, le respect de la laïcité, l'envie de vivre ensemble font partie des incontournables.

À ce niveau de consensus, on ne trouvera pas de populations en décalage. Dans ce pays où l'État a précédé la nation, notre système politique est le centre. C'est si vrai que pour certains acteurs et historiens la France n'a plus existé entre 1940 et 1945 lorsque la République a cédé le pas à l'État français. 

Espace de communication 

En l'absence de débat, faute de confrontation internes sur l'objet, quel espace pour communiquer la République ? Il en existe un désormais : celui des menaces qui pèsent sur elle et de la peur de sa disparition. Une (crainte de) disparition qui peut prendre deux formes : menace extérieure ou tensions budgétaires. Les Djihadistes ont - à leur corps défendant - renforcé l'attachement à la République. Qu'ont affirmé les manifestants du 11 janvier 2015 ? Leur attachement à la liberté, l'égalité et la fraternité.

À titre d'exemple le Renaud des années 80 claironnant « Votr'République, moi, j'la tringle » a cédé la place au Renaud de 2016 qui « Entre Nation et République [a] embrassé un flic ». Toujours la même personne, avec une forte aura dans l'opinion. Mais un regard mobilisant différemment, la République, ses lieux illustratifs et ses représentants. La République se vit d'autant plus qu'elle est attaquée. Que demandent les Français après les attentats de janvier et novembre ? Davantage de police privée ? Non. Ils veulent davantage de sécurité publique. Plus de poids reconnu aux citoyens et aux associations ? Pas vraiment. Ils sont demandeur d'action politique. Et encouragent, plus qu'avant les événements, le président de la République à agir. Et, pour  la première fois depuis longtemps, sortent un drapeau dont le sens ne renvoie plus au nationalisme mais à l'attachement à la devise républicaine. Le modèle social Interroger les Français sur la France appelle, en retour, une réponse sur notre modèle social et sur les services publics perçus comme les bras armés de la République. Pour de nombreux Français, la France est née en 1789 et a réactivé ses fondamentaux à l'issue de la deuxième guerre mondiale en mettant en place différents systèmes de solidarité. Après les difficultés économiques rencontrées en particulier par la Grèce, l'Espagne et le Portugal, les Français ont considéré que les problèmes budgétaires pouvaient avoir des incidences fortes sur les investissements de l'État. Jusqu'à l'amener à reconsidérer sa présence sur certains territoires ou dans certains domaines d'action. François Hollande a ainsi battu Martine Aubry lors de la primaire citoyenne de 2011, non parce qu'il avait eu recours aux vocables de la doxa de la Gauche mais parce qu'en mettant l'accent sur la réduction de la dette et des déficits, il montrait son souci de sauvegarder notre modèle social. Et donc, implicitement, la République. On notera que les discours des Présidents se terminent par « Vive la République, vive la France ». Dans cet ordre. 

Deux points de tension 

Difficile donc, a priori, de communiquer sur la République. À moins, en complément de l'analyse, de voir les points de tensions. Repérons en deux. 

La République « une et universelle » se heurte à l'idée selon laquelle - pour un Français sur deux - « faire partie de la République » se définit également par le fait d'être « né en France ». Certes, le modèle républicain ne s'est pas construit sur ces bases. Mais il faut avoir à l'esprit qu'il s'agit aujourd'hui d'une définition délivrée spontanément par des Français. 

Seuls 56 % des Français déclarent avoir « tout à fait » le sentiment d'appartenir à la République, et un Français sur deux places au même niveau « nationalité française » et « appartenance à la République ».

Ainsi, cette France républicaine « unifiée » révèle-t-elle, en fait, une réalité double : d'un côté une France des catégories populaires, peu ou pas diplômée, résidant en zone rurale, de l'autre une France des catégories supérieures, plutôt âgée, plutôt urbaine. Ces dernières portant plus positivement la République. La République de tous S'ouvre donc une nouvelle piste de réflexion : communiquer la République, c'est également - et sans doute, d'abord - montrer qu'elle s'adresse à tous et qu'elle est pour tous, que la France se nourrit de cet idéal et le défend et que citoyens et dirigeants, sont prêts à la sauvegarder lorsqu'elle en est menacée. Mais ni les citoyens ni les gouvernants ne doivent ignorer que la France peut s'éloigner de la République si, chez les Français, le sentiment perdure d'une République qui ne s'adresse plus à eux.