L'Élysée : les ors de la République ?

Bernard Poignant, chargé de mission auprès du Président de la République, ancien député­-maire de Quimper

L'Élysée est un palais pour la Présidence de la République par une décision de 1848. Louis-Napoléon Bonaparte, premier Président élu au suffrage universel masculin, y séjourna jusqu'en 1852. Adolphe Thiers, élu le 17 février 1871, s'y installa et tous ses successeurs depuis.

C'est un palais, comme celui du Luxembourg qui accueille le Sénat, ou le Palais-Bourbon, siège de l'Assemblée Nationale. La République a donc trois palais. Coïncidence ou volonté ? Ses occupants ont tous une légitimité issue du suffrage universel, direct ou indirect. Le Gouvernement réside dans des hôtels, de Matignon pour le Premier Ministre, ou de Brienne pour le ministre de la Défense. Ou les ministres se contentent d'un nom de rue ou de place : Quai d'Orsay pour la diplomatie, place Beauvau pour l'Intérieur, rue de Grenelle pour l'Éducation nationale, rue de Varenne pour l'Agriculture.

Le palais, c'est comme un mot-synthèse entre le château, réservé à l'aristocratie et l'hôtel particulier, occupé par la bourgeoisie de la capitale. Les mots font sens et ne sont jamais le fruit du hasard. Celui de l'Élysée incarne la pérennité de la Nation. Son locataire incarne sa continuité et s'inscrit dans la longue série des rois, des empereurs et de ses prédécesseurs. Il est la France, comme le Parlement national est la démocratie, le Parlement européen la paix et la mairie la République dans chaque petit coin de France.

Prison

Est-ce à dire que tous les Présidents de la République ont apprécié cette résidence? Beaucoup l'ont subie et même s'en sont plaints. Raymond Poincaré disait du Palais : « Son jardin est délicieux. C'est vraiment lui qui me permet de supporter la tristesse de ma prison ». « Ces murs m'écrasent » a un jour déclaré Paul Deschanel. Vincent Auriol aimait rappeler qu'une diseuse de bonne aventure lui avait un jour prédit « sept ans de prison avec beaucoup d'honneurs ». Même De Gaulle eut son commentaire critique : « Je m'ennuie à l'Élysée. Je ne me sens que dans la tragédie ». Quant à François Mitterrand, quand on lui demandait qui créait l'emprisonnement, le Palais ou la fonction, il répondait : « C'est le pouvoir ».

François Hollande, actuel Président, aime s'en échapper. Me recevant quelques jours après son investiture du 15 mai 2012, il m'accueille dans son bureau en disant : « C'est un décor de théâtre. Comment peut-on personnaliser un tel lieu ? ». Il a donc fait comme les autres : quelques photos personnelles et familiales sur le dessus de la cheminée. Tout le reste est un cadre du xviiie siècle, figé ou inchangé. Seuls le téléviseur et les téléphones sont les signes de la modernité. Aux plus observateurs, n'échappe pas la chaise présidentielle. François Mitterrand avait tenu à s'asseoir sur elle après Giscard qui en avait choisi une autre. C'était celle qui recevait les fondements du Général De Gaulle. Elle est toujours là, modeste, avec son coussin en cuir et son dossier cannelé. Seul mobilier populaire dans ce salon à allure aristocratique.

SymboleLe Palais fait toujours un formidable effet sur celles et ceux qui s'y rendent pour la première fois. La popularité du Palais est le plus souvent supérieure à celui qui l'occupe ! Les visiteurs ont souvent le sentiment de côtoyer l'histoire de France. Ils voient en vrai ce qu'ils regardent en image. Les plus revendicatifs avant d'entrer, s'adoucissent quand ils franchissent le portail qui ouvre sur la cour d'honneur.

Tous ou presque associent à ce monument national un nom qui fait symbole. Les uns diront c'est la France, d'autres la Nation ou la Patrie, ou encore la République. Ceux qui ont contribué à l'élection du Président en exercice guettent le moment où ils pourront le croiser. Les autres se disent que leur tour viendra. Mais peu leur importe : ce palais appartient à tous les citoyens.

Est-il le lieu du pouvoir suprême ? Est-ce que tout se décide là, sous les ors de la République ? On entre là sur le terrain de la vie politique, des nouvelles conditions de son fonctionnement, de nos règles constitutionnelles. Celles-ci lui donnent beaucoup de pouvoir et la pratique les a renforcées. Il est élu par le peuple directement, sans l'intermédiaire de délégués comme aux États-Unis. Il n'a pas non plus de Vice-Président. Il est sacré par le suffrage universel dont il reçoit l'onction, comme les rois la recevaient à la cathédrale de Reims. Il garde toujours le droit de grâce. On le croit donc surpuissant.

Pouvoir

C'est pourtant largement inexact. Le Président dispose d'un pouvoir partagé avec d'autres. Avec sa majorité parlementaire qui se montre parfois réticente, voire rebelle. Avec ses partenaires européens pour les compétences que la Nation a accepté de transférer. Il n'a plus le pouvoir monétaire et son budget doit accepter les règles communes. Avec les engagements internationaux conclus dans des instances appelées G7, G8, G20, COP 21, ou tout autre.

On peut même se demander si la première découverte d'un Président s'installant à l'Élysée n'est pas d'abord la limite de son pouvoir. Pourtant, la campagne électorale qui a mené au succès a pu laisser croire qu'il était la baguette magique qui lui offrait toutes les possibilités. Voilà ce que je veux pour l'Europe. Oui, mais encore faut- il que les autres soient d'accord ! Voilà comment je veux réduire le pouvoir de la finance dans l'économie. Oui, mais impossible de le faire tout seul. Il faut convaincre les autres du bien-fondé de ses propositions.

Les ors de la République ne sont donc pas si dorés que cela. Certes, le lieu est magnifique, le parc extraordinaire, les personnels civils et militaires formidables de dévouement au service de la Présidence dans son ensemble. Tout aboutit au Palais et au Président. C'est, avec l'Hôtel Matignon, le lieu le mieux informé de France. Tout est su, tout est connu : la situation sociale des Français, comme la situation dans chaque pays du monde. C'est une erreur de penser que le Président est coupé de la réalité de la vie quotidienne. Il ne vit pas toutes les vies des Français. On ne lui demande pas d'être malade pour comprendre ce qu'est un hôpital, d'être artisan du bâtiment pour mener une politique du logement, d'être cheminot pour construire une politique ferroviaire. Mais rien n'est étranger dans ce palais qui fut construit de 1718 à 1722 pour Henri-Louis de la Tour d'Auvergne, comte d'Évreux. 

Est-il cependant un lieu d'enfermement pour celui qui l'occupe? C'est vrai que les tâches matérielles lui sont épargnées, qu'il est pris en charge du matin au soir, du 1er au 31 décembre. Il est toujours accompagné par les services de sécurité. On doit toujours savoir où il se trouve. Il doit être joignable à chaque instant.

Majesté, proximité

Vie prestigieuse certes, mais vie épouvantable jugeront de nombreux Français qui n'aimeraient pas la vivre ou la subir. Pourtant, il lui faut des fenêtres sur la société, par des conseillers, par des amis, par des relations de confiance. Il doit se méfier des flatteurs, des adulateurs, des courtisans, de ceux qui pensent à eux avant de penser à lui. Chaque Président a ses méthodes, son histoire, son parcours. L'un vient de Corrèze, l'autre des Hauts-de-Seine. Leur terrain n'est pas le même. L'un est haut fonctionnaire, l'autre avocat d'affaires. Leur histoire n'est pas la même. C'est la partie de liberté de chaque Président.

Aujourd'hui, la Présidence s'exerce au milieu de réseaux sociaux qui s'appellent Facebook, Twitter, Instagram, WatsApp, Periscope, avec le regard permanent de chaînes d'information en continu, à coups de mails et de SMS. Cela rend la fonction extrêmement difficile à exercer. Qu'auraient donné Jean Jaurès et Charles De Gaulle et même François Mitterrand et Jacques Chirac dans de telles conditions ? La Présidence exige de la majesté mais les Français lui demandent de la proximité. À coups de selfies dès que ce Président se déplace.

Qui changera tout cela ? Les tentations existent mais il n'y a jamais eu de tentative sérieuse. La seule initiative qui aurait un sens, serait de revenir sur l'élection du Président au suffrage universel qui ne laisse au second tour que deux prétendants ! Quel Président osera demander aux Français un tel changement ? Il faudrait le faire par référendum, car il y en a eu trois concernant la fonction : en 1958 pour la nouvelle constitution de l'élection du Président par un corps électoral élargi d'élus à 80 000 électeurs; en 1962 pour adopter le suffrage universel; en 2000 pour passer du septennat au quinquennat. Bonne chance à celui qui voudra s'en prendre à cela. Personne n'a jamais retiré un suffrage universel aux citoyens, sauf les conseils d'arrondissement il y a maintenant bien longtemps.

Dans la mythologie grecque, l'Élysée est le lieu des Enfers où les héros et les gens vertueux goûtent le repos après leur mort. Pour Virgile, c'est le lieu d'un éternel printemps qui possède son propre soleil et ses propres étoiles. Ma préférence va à Virgile !