Comment le changement climatique devient une question publique

Nicole D'Almeida, professeure en sciences de l'information et de la communication, Université Paris- Sorbonne CELSA-GRIPIC

 Le climat est une affaire de société. D'une certaine manière, il « fait » société : dans les sociétés traditionnelles, il permet d'établir les calendriers agricoles, de la pêche ou de l'élevage; à l'époque contemporaines, il organise le temps social des loisirs et des vacances, moteur d'une industrie puissante et mondiale.

Le dérèglement climatique est une préoccupation ancestrale évoquée dans la Bible, il est l' objet d' une crainte millénaire qui a généré une tradition toujours vivace de récits de fin du monde. Si Montesquieu a théorisé la dimension politique du climat dans le livre II de l'Esprit des lois, on envisagera ici la question du changement climatique comme le moteur d'une discussion qui enrôle un grand nombre de publics sur unequestioncentraleduvivreensemble:la responsabilité et les conséquences de l'activité humaine. La communication du changement climatique est ici comprise comme enrôlement dans un travail polémique de thématisation, de qualification et d'évaluation des grands choix de société. Dans le passage d'une question scientifique à une question de société, se jouent un déconfinement et son inscription à l'agenda public dans un mouvement de publicisation où interviennent de nombreux acteurs et différentes manières de dire.

Les milieux scientifiques ont donné les premières définitions de la question climatique, marquée par J.B Fourrier ou Arrhénius au xixe siècle et accélérée au XXe par le choc des bombes atomiques qui souligne autant la puissance de la technique que la fragilité des équilibres naturels. L'institution de la question se fait par un double processus de qualification (le mot météo) et de création en 1878 d'une organisation internationale devenue en 1951 l'Organisation Météorologique Mondiale (OMM), agence spécialisée de l'ONU. La construction de ce réseau scientifique puissant dynamise la production de savoirs et installe le problème à l'échelle internationale.

À l'initiative de l'OMM et du programme des Nations Unies pour l'environnement (créé à la conférence de Stockholm de 1972) est né le Groupe d'experts international sur l'évolution du climat (GIEC), instance politico-diplomatique d'expertise unique en son genre. Fédération mondiale de laboratoires dont le rôle est d'informer les gouvernements sur l'état des connaissances, le GIEC n'a pas une visée prescriptive mais informative : éclairer la décision politique sur les risques liés au changement climatique d'origine humaine, cerner les conséquences possibles, envisager des stratégies d'atténuation ou d'adaptation.

L'objectif est moins la découverte scientifique que la publicisation du phénomène : la question scientifique devient une question politique, sociale et économique, elle interpelle une manière de vivre, de produire et de gouverner. Les cinq rapports publiés depuis 1990 sont désormais assortis d'une qualification du degré de certitude (qui n'exclut ni les controverses ni le scepticisme).

Le déploiement de la question climatique se poursuit à l'échelle internationale par des conférences internationales et COP organisées rituellement chaque année, dans la première quinzaine de décembre, alternativement dans un pays du Sud ou du Nord, moment de prise de conscience des enjeux, des défis et des changements en cours. 

Mise en discussion : Ces moments « cosmopolitiques » s'accompagnent d'une médiatisation intense (3 880 journalistes accrédités pour la COP 15 à Copenhague) qui est à la fois une mise en information, en réflexion, en débat et en appel à propositions. La multiplication d' articles d'information, d'interprétation et d'opinion permet la thématisation publique d'une question qui évolue du plus loin au plus près, de l'état de la planète aux choix économiques et politiques comme aux modes de vie. Au fil des ans la mise en discussion du changement climatique fait entrer en scène des acteurs toujours plus nombreux, à l'échelon international ou local, au niveau scientifique ou politique et économique, des structures intergouvernementales aux ONG et aux leaders d'opinion.

La conjonction entre l'international et le local se fait en double sens : top-down, avec les médias, bottom-up, avec des initiatives du terrain local, de la société civile et/ou politique (Grenelle de l'Environnement en 2007). La circulation de la question climatique se déploie, faite d'allusions, de réappropriations, de détournements, de contestation et de proposition. Les sources internationales sont convoquées selon un éventail de registres allant de la prudence à l'alerte, de l'information à l'interpellation, de l'explication à la sensibilisation. Les échanges publics sur ce sujet mobilisent différentes représentations de la nature, tour à tour biblique, martyrisée, mathématisée et au bout du compte politique, devenue anthropocène selon l'expression du chimiste prix Nobel P. Crutzen. Controverses scientifiques et choix politiques se nourrissent l'un de l'autre et animent le débat politique, parfois gangrené par les « marchands de doute » que dénoncent les historiens des sciences Naomi Oreskes et Erik Conway.

Registres rhétoriques : La question du changement climatique suscite ainsi différentes rhétoriques, mobilisant différents registres de passions et de discours. La peur reste un ressort classique, fait d'alertes et de catastrophes annoncées à propos du niveau des eaux, du recul de la terre, de la pollution de l'air. Mais l'effet cathartique des discours de l'inquiétude n'est pas garanti : il est difficile sur un plan déontologique de plonger les publics dans la panique - ce que n'hésitent pas à faire de grandes productions cinématographiques ou littéraires - au risque d'un effet plutôt paralysant qu'agissant.

La menace sur la beauté des paysages est un registre plus positif, potentiellement plus agissant. La spectacularisation de la nature mise en scène par Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand permet de faire un pas de l'esthétique à l'éthique, d'opérer un passage de l'émotion suscitée par la contemplation à la responsabilité de l'action. Dans ce registre esthétique sont mobilisés un ensemble de figures récurrentes, qui circulent à l'échelle de la planète : l'ours sur la banquise menacée, la neige problématique du Kilimandjaro ou la désolation des paysages de l'île de Pâques... Ces lieux communs de l'imagerie contemporaine montrent le froid pour dire le chaud, mettent en avant le désert pour dénoncer le trop-plein, mobilisent des chiffres pour évoquer l'hypothèse d'un anéantissement possible.

L'adresse aux publics se fait selon plusieurs registres qui coexistent. Le registre prescriptif de l'injonction tend à perdre en directivité. Il prend plutôt la forme de répertoires ou de manuels de bonnes pratiques, creusets d'une nouvelle casuistique destinée à orienter des comportements individuels. Le registre démonstratif est mobilisé dans beaucoup de rapports selon une logique d'accumulation destinée à faire preuve : chiffres, tableaux, graphiques sont produits, scénarisés, designés et mis au service de cette intentionnalité. On peut constater, sur ce point, une certaine divergence entre les dimensions informationnelle et communicationnelle : dans la première, la complexité des savoirs produits sur le sujet et la difficulté des choix à opérer disparaissent souvent derrière une addition de chiffres et d'indicateurs à l'intelligibilité problématique. Loin de s'en trouver accrue, la capacité de débat, de controverse et de délibération peut au contraire s'en trouver amoindrie.

On l'aura compris : dans ce cycle d'exploration collective et planétaire de la question climatique se jouent, de manière non stabilisée et toujours réversible, des modes de thématisation, des logiques d'acteurs et au bout du compte des choix de société.