YB - Si l'on se détache de la mythologie et de la littérature, on s'aperçoit que la citoyenneté se définit non par l'inclusion mais par l'exclusion. Chez les Grecs, être citoyen, c'est, en grossissant le trait, appartenir à un club aristocratique. À Rome, c'est une qualité, mais une qualité exclusive : c'est se distinguer de la masse par son appartenance à une communauté, à un corps, à une classe. C'est se définir, d'abord, par des droits que les autres n'ont pas.
C'est appartenir à l'une des trente-cinq tribus de Rome et voter avec elle, dans un système très clientéliste, où l'exercice d'une fonction élective est l'occasion d'accroître son rayonnement, son influence. C'est payer l'impôt- il ne faut jamais oublier cette dimension contributive. C'est se soumettre à la conscription. Enfin, c'est se penser protégé de l'arbitraire en se réclamant d'une puissance capable de défendre ses membres, comme l'illustrent ces mots rapportés par Cicéron, Civis romanus sum, « Je suis citoyen romain », répétés à l'infini dans une résistance toute stoïcienne par un prisonnier pour tenir à distance ses bourreaux.
Cette définition historique, classique, de la citoyenneté s'enrichit, avec les Traités de Westphalie de 1648, de deux notions : pour un État, celle de souveraineté et pour un peuple, celle de subordination à son souverain dont il est contraint d'embrasser la religion : Cujus regio ejus religio. À partir de la Révolution française, la souveraineté du peuple s'exerce dans le cadre de la Nation. Les soldats de Valmy ne crient pas « Vive la Nation française », mais « Vive la Nation comme principe politique » : la souveraineté devient indissociable de la citoyenneté !
Si cette citoyenneté est aujourd'hui un sujet d'inquiétude, c'est parce que son socle est en miettes. Ses prédicats juridiques, pragmatiques, ne sont plus opératoires. Ils ne peuvent plus être les mêmes.