Pour une citoyenneté explicite

Yves Michaud, philosophe

Nous vivons un moment de basculement de la vie politique et, bien au-delà, de notre relation au monde et à la réalité. La prise de conscience de ce basculement fait venir au grand jour d'un certain nombre de sujets considérés jusqu'ici comme tabous : place de la religion dans la République, échecs de l'intégration des populations immigrées et des politiques de la ville, progression conjointe de l'ignorance, de la brutalité et des incivismes, corruption de la classe politique. Mais elle se traduit, d'un autre côté, par le raidissement des « chiens de garde » de la correction politique, intellectuels et journalistes transformant la plupart des médias traditionnels en tribunes de la bien-pensance. Le résultat est une déconnexion à peu près complète entre le monde médiatico-politique et la réalité du « peuple ». Partout, les populismes exploitent cette rupture.

Il est à peine besoin de rappeler les grandes lignes d'un diagnostic largement partagé : fractures sociales multiples ne recoupant pas les lignes anciennes d'opposition de classes, montée des incivismes, actes de terrorisme de la part de citoyens français faisant passer leurs convictions religieuses avant la loyauté à la République, multiplication des zones de non-droit, situation d'apartheid d'une partie importante de la population d'origine immigrée n'adhérant qu'aux valeurs de ses communautés, défiance vis-à-vis de la politique et des politiciens. La montée des populismes en est la conséquence.

La faillite patente et coûteuse des « politiques de la ville » depuis la fin des années 1970 illustre l'absence de vision et l'échec des mesures prises. Rénovation des cités, travaux d'urbanisme, désenclavement, politique scolaire d'assistance, développement du travail social par l'aide aux associations spécialisées : ces interventions n'ont pas empêché la formation et la consolidation des ghettos, le développement des trafics de stupéfiants et d'une économie souterraine délictueuse, la formation de zones communautaristes coupées du reste de la société, des émeutes périodiques violentes, dont certaines, notamment en 2005 à la suite des événements de Villiers-le-Bel, avaient tout d'une intifada à la française.

On a cru qu'il suffisait d'aider et de « comprendre », de faire bon accueil aux « différences » - et de payer - pour promouvoir l'intégration et reconstituer de l'identité. Il faut désormais dépasser les slogans et les mesures techniques à l'aveugle. Avoir les idées claires, c'est se demander à quelles conditions une communauté républicaine doit aujourd'hui répondre.

La toute première condition d'une communauté républicaine est la reconnaissance par les citoyens de leur accord autour de quelques valeurs. Cet accord même constitue le pouvoir souverain auquel les individus se soumettent parce qu'il fait leur force collective. Pour qu'il y ait accord, il faut que les valeurs en question soient peu nombreuses et effectivement partagées.

Pour nous, jusqu'à nouvel ordre, il s'agit des valeurs de la République posées par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et les premières Constitutions révolutionnaires : la liberté, l'égalité et la fraternité - qu'il vaudrait mieux appeler « solidarité ». L'accord autour de ces valeurs ne condamne nullement les volontés particulières, pas même de certains groupes - à base ethnique, sexuelle, idéologique, etc. - tant qu'elles ne remettent pas en question les grands principes du pacte social : une conception de la communauté contractuelle robuste laisse une place au communautarisme au sens faible de reconnaissance de la diversité, mais l'exclut catégoriquement au sens où il entraînerait des droits et des devoirs différents pour les citoyens en fonction de leurs origines ou de leurs choix culturels, religieux, ethniques ou idéo- logiques. S'agissant des religions, les choses sont très claires : l'éducation civique aux principes de la communauté doit devenir la règle ; tous les citoyens doivent reconnaître la liberté de conscience, la liberté de religion et la liberté d'apostasie.

L'autre versant, positif et non répressif, de cette réactivation des thèses contractualistes, c'est l'explicitation renouvelée des principes qui justifiaient la constitution d'une « chose commune » ou res publica aux xvie et xviie siècles. La priorité n'était pas la liberté, c'était - pour échapper à la guerre civile, la guerre de tous contre tous (Bodin, Hobbes, Locke) - la sécurité, qui permet le développement des activités humaines, sources de bien-être et de progrès. L'égalité était présente à travers les considérations de Bodin, Locke, Spinoza, Rousseau sur l'indispensable équilibre des contributions et des récompenses ou sur l'égalité des conditions permettant à la communauté de ne pas être déchirée par les dissensions, les envies et le sentiment de l'injustice. Si la communauté aujourd'hui repose sur les mêmes piliers, ils doivent faire l'objet d'une mise à jour et d'une hiérarchisation différente. Mais, dans des sociétés avancées techniquement, la crainte de l'insécurité est disproportionnée par rapport aux risques effectifs et le combat contre l'insécurité tend à se retourner en un effet contraire menaçant la liberté.

C'est bien la liberté qui constitue aujourd'hui le pivot de la communauté : liberté de l'individu sous la garantie de la loi, liberté de conscience et d'expression, liberté d'agir, de se déplacer, de choisir son mode de vie, d'avoir des désirs et de les satisfaire.

Le second pivot de la communauté est l'égalité. Mais dans la plupart des démocraties actuelles, c'est une égalité de principe abstraite et une inégalité de fait reposant à la fois sur l'héritage, la position dans le processus de production et la capacité à peser sur la décision politique. Paradoxe supplémentaire : dans l'État providence l'égalité a été transformée en droit d'accès aux guichets sociaux. La conception égalitariste abstraite est idéologiquement satisfaisante (« à chacun selon ses droits »), difficile à démystifier et s'accorde bien avec la conception passive d'une démocratie du guichet (« attendez votre tour ! »). La redéfinition à opérer doit, dans ces conditions, consister en un rééquilibrage vers l'égalité des chances : qualité de l'éducation publique, pression sur les inégalités produites par l'héritage, éducation continue des adultes.

La fraternité demande à être redéfinie en solidarité, qui implique que les citoyens partagent des bénéfices mais aussi des sacrifices et tout ce qu'exige la protection de la communauté. Cela signifie une fiscalité simple, allégée, unifiée, juste, strictement et constamment progressive, ainsi qu'une justice revue dans le sens d'une égalité des contributions et des peines.

Cette redéfinition des principes de la communauté a pour fin de redonner vie au contrat, en faisant passer les citoyens de l'état de bénéficiaires passifs à celui d'agents engagés. Mais il faut rappeler que la condition pour bénéficier des avantages de la communauté est d'abord de les énumérer et ensuite d'en reconnaître explicitement les principes. À l'heure où le consommateur le plus ignorant sait trouver les meilleures offres commerciales, on ne voit pas ce qui le condamnerait à ne rien savoir des conditions de son existence politique et sociale...

Il ne doit plus y avoir de ticket gratuit, d'inscription automatique au guichet républicain : l'entrée dans une communauté implique qu'on en reconnaisse les conditions. Ce que les remises en cause violentes de la communauté rendent manifeste, c'est la nécessité de passer du tacite à l'explicite, de la passivité à l'engagement, des droits aux devoirs. Il faut donc que non seulement l'éducation civique joue désormais un rôle clé dans l'éducation de tous mais qu'elle débouche sur un engagement solennel d'accès à la citoyenneté. Seul un engagement volontaire peut permettre aux citoyens de faire corps autour d'une communauté républicaine fondée sur des principes partagés.

Dans les théories de la démocratie à partir de Locke, l'appartenance civique est affaire de choix raisonné et volontaire de citoyens qui savent ce qu'ils font ; de l'hypothétique contrat on passe au serment exprès, à la manière de la Révolution française quand elle accueillait avec enthousiasme les étrangers venus par conviction la rejoindre. Il nous faut aujourd'hui prendre conscience que l'accès automatique, somnolent et passif à la communauté politique ne peut plus avoir cours et doit faire place à un engagement clair et conscient. Une communauté doit être choisie pour ses principes explicites, pas pour ses vitrines et ses guichets.