Internet est un outil formidable qui permet la mutualisation de la connaissance. Mais il semble qu'il permette aussi la mutualisation de la croyance. La dérégulation du marché cognitif que constitue internet a pour conséquence un déferlement de données qui ne peut être traité exhaustivement par notre esprit. Quel type de message va retenir notre attention dans cette cacophonie ?
Ce qui a trait à la sexualité ou les messages qui implique un élément de notre identité personnelle auront des chances de déclencher une disponibilité provisoire de notre cerveau. Mais la peur constitue également un très bon produit d'appel d'attention sur ce marché cognitif hyperconcurrentiel où on retrouve massivement présentes des propositions intellectuelles comme le conspirationnisme, qui tirent profit d'internet pour essaimer au-delà de l'espace de radicalité dans lequel elles étaient auparavant confinées. De même, les promoteurs de la peur, qui veulent nous faire craindre les antennes-relais, les vaccins, le contenu de nos assiettes et l'avenir en général, sont souvent bien plus motivés à faire valoir leur point de vue que la moyenne des citoyens. Cette asymétrie de motivation est déterminante pour comprendre cette diffusion de la crédulité : plusieurs études de Web science, en convoquant des bases de données très importantes, montrent qu'un faible nombre de personnes motivées peuvent influencer l'opinion sur internet beaucoup plus que dans la vie sociale. Internet est une drôle de démocratie : certains y votent mille fois, d'autres jamais. Or les croyants et les militants « votent » beaucoup...
Sur ce marché cognitif caractérisé par la possibilité pour tous de verser une information dans l'espace public, la pression concurrentielle a augmenté la vitesse de diffusion des informations non sélectionnées. Ceci est favorable à tous les produits cognitifs qui cherchent à nous alerter d'un risque réel ou fantasmé. Ces alertes incessantes créent un embouteillage des craintes car les démentir prend du temps, notamment lorsqu'il s'agit de questions sanitaires : le temps de la science n'est pas celui, effréné, du marché de l'information. En d'autres termes, les arguments de la peur sont beaucoup plus aisés à produire et rapides à diffuser que ceux qui permettent de renouer les fils d'une confiance si nécessaire à la vie démocratique. Et les démentis, lorsqu'ils peuvent être faits, occupent rarement dans les médias la place dont l'inquiétude à laquelle ils répondent avait pu bénéficier. Il reste alors une impression favorable aux arguments de la peur et à l'esprit de suspicion : on oublie hélas le cimetière gigantesque des craintes infondées pour ne retenir que celles qui, parfois, touchent leur cible.