Internet comme marché cognitif: peur et croyances

Gérald Bronner, professeur à l'université Paris-Diderot, membre de l'Académie nationale de médecine

Internet est un outil formidable qui permet la mutualisation de la connaissance. Mais il semble qu'il permette aussi la mutualisation de la croyance. La dérégulation du marché cognitif que constitue internet a pour conséquence un déferlement de données qui ne peut être traité exhaustivement par notre esprit. Quel type de message va retenir notre attention dans cette cacophonie ?

Ce qui a trait à la sexualité ou les messages qui implique un élément de notre identité personnelle auront des chances de déclencher une disponibilité provisoire de notre cerveau. Mais la peur constitue également un très bon produit d'appel d'attention sur ce marché cognitif hyperconcurrentiel où on retrouve massivement présentes des propositions intellectuelles comme le conspirationnisme, qui tirent profit d'internet pour essaimer au-delà de l'espace de radicalité dans lequel elles étaient auparavant confinées. De même, les promoteurs de la peur, qui veulent nous faire craindre les antennes-relais, les vaccins, le contenu de nos assiettes et l'avenir en général, sont souvent bien plus motivés à faire valoir leur point de vue que la moyenne des citoyens. Cette asymétrie de motivation est déterminante pour comprendre cette diffusion de la crédulité : plusieurs études de Web science, en convoquant des bases de données très importantes, montrent qu'un faible nombre de personnes motivées peuvent influencer l'opinion sur internet beaucoup plus que dans la vie sociale. Internet est une drôle de démocratie : certains y votent mille fois, d'autres jamais. Or les croyants et les militants « votent » beaucoup...

Sur ce marché cognitif caractérisé par la possibilité pour tous de verser une information dans l'espace public, la pression concurrentielle a augmenté la vitesse de diffusion des informations non sélectionnées. Ceci est favorable à tous les produits cognitifs qui cherchent à nous alerter d'un risque réel ou fantasmé. Ces alertes incessantes créent un embouteillage des craintes car les démentir prend du temps, notamment lorsqu'il s'agit de questions sanitaires : le temps de la science n'est pas celui, effréné, du marché de l'information. En d'autres termes, les arguments de la peur sont beaucoup plus aisés à produire et rapides à diffuser que ceux qui permettent de renouer les fils d'une confiance si nécessaire à la vie démocratique. Et les démentis, lorsqu'ils peuvent être faits, occupent rarement dans les médias la place dont l'inquiétude à laquelle ils répondent avait pu bénéficier. Il reste alors une impression favorable aux arguments de la peur et à l'esprit de suspicion : on oublie hélas le cimetière gigantesque des craintes infondées pour ne retenir que celles qui, parfois, touchent leur cible.

Ceux qui souhaitent décrire le monde avec l'imagination du pire distillent des craintes, parfois infondées mais pas anodines en termes pratiques. Une étude publiée en 2012 par l'INCA et l'INPES montre que certaines inquiétudes illégitimes progressent de façon spectaculaire : en 2005, 49 % de nos concitoyens croyaient, contre les données scientifiques disponibles, que vivre à proximité d'une antenne relais augmentait les risques de cancer, ils étaient 69 % en 2012 ! Parallèlement, les vrais dangers que constituent l'alcool et le tabac sont parfaitement minorés : 64 % des sondés estiment que respirer l'air des villes est aussi dangereux que fumer des cigarettes ! À ce compte, pourquoi s'abstenir de fumer. Plus grave, une étude récente5 a montré que 38.2 % des Français étaient défavorables à la vaccination en 2010. Ils n'étaient que 8.5 % en 2000. Cette méfiance concernant les vaccins est bien entendu la conséquence de la diffusion des craintes des effets secondaires possibles. Mais, dans l'esprit de celui ou celle qui est victime de l'imagination du pire, les très rares effets secondaires des vaccins ne sont pas du tout rapportés à leurs immenses avantages sanitaires. Le fait est que la diffusion de ces peurs contribue à une réduction de la couverture vaccinale susceptible d'engendrer des morts dans les générations futures.

Il ne reste à cette peur, qui trouve si facilement des ressources dans notre esprit pour attirer notre attention, qu'à trouver une forme de justification philosophique pour se muer en idéologie. Parmi les inspirateurs des récits de la peur, Hans Jonas, élève de Husserl et Heidegger, fut souterrainement l'un des penseurs les plus influents de l'époque contemporaine : paru en 1979, son livre Le principe responsabilité a inspiré le principe de précaution. Pour Jonas, le développement technologique de notre espèce (génie génétique, armement, ingénierie agronomique...) peut permettre notre élimination et doit être sévèrement encadré : ceux qui conçoivent les innovations technologiques devraient, avant d'être autorisés à les introduire dans nos sociétés, faire la preuve qu'elles ne présentent aucun risque environnemental et sanitaire soit dans le présent, soit pour les générations futures. Toute technologie comportant un risque, même improbable, de détruire l'humanité doit être interdite. C'est l'impératif in dubio pro malo : « en cas de doute, envisage le pire ».

En distillant la peur d'un avenir terrifiant, Jonas et ceux qui s'en inspirent espèrent diffuser des représentations éthiques qui permettront à l'humanité d'éviter l'apocalypse. « Il en résulte ce que j'appelle l'heuristique de la peur : lorsque le principe espérance n'a plus de force inspiratrice, alors c'est peut-être l'avertissement de la peur qui peut nous conduire à la raison. S'il y a quelque chose à redouter, la prédisposition à une peur justifiée est en elle- même un commandement éthique ».

Le philosophe allemand explique que les questions morales ne peuvent plus être appréhendées comme elles l'étaient par le passé en raison des nouvelles conditions que nous impose ce qu'il appelle la praxis technologique : compte tenu de la possibilité pour l'action de l'Homme d'engendrer des séquelles partiellement imprévisibles et apocalyptiques pour les générations futures, la réflexion morale doit s'astreindre à des perspectives temporelles et spatiales beaucoup plus larges. Comme nous ne pouvons guère être assurés de la nature des conséquences de notre action, Jonas professe qu'il faut refuser de jouer à la roulette russe, même si le bénéfice escompté est immense, même si le barillet du revolver comporte un million de chambres et une seule balle, car cette balle représente une mise en danger de l'humanité...

Il est vrai que la science est caractérisée par une incertitude intrinsèque. Cette impuissance à apporter la garantie absolue que réclame Jonas est devenue encore plus évidente depuis que ceux qui étudient la nature savent qu'elle ne répond pas vraiment à la conception déterministe de Laplace dans son Essai philosophique sur la probabilité. La science n'a jamais pu atteindre le degré de certitude qui caractérise le démon de Laplace, parce qu'aucun homme ne possède une intelligence de cette nature, et parce que le réel n'est peut-être pas si ordonné qu'on aimait à le croire au début du XIXe siècle. Cette difficulté intellectuelle est particulièrement évidente lorsqu'on a affaire à des systèmes complexes et multifactoriels, comme les questions environnementales et de santé publique sur lesquelles le principe responsabilité prétend s'appliquer. Même lorsqu'un scénario de catastrophe relève de la pure fiction, s'il n'est pas rigoureusement impossible, nous devons nous abstenir d'agir, explique Jonas.

L'heuristique de la peur, loin des préoccupations initiales de Jonas, s'est muée en intimidation de tous les instants. Elle nous incite à suspendre nos actions en commettant une erreur de logique importante qui vient aussi d'un biais cognitif, l'asymétrie attentionnelle entre les conséquences de notre action et celles de notre inaction : nous sommes plus prompts à regretter les conséquences d'une action que d'une inaction, nous ne voulons pas nous rendre coupables d'une action dont les conséquences seraient moralement condamnables mais nous sommes moins re- gardants lorsque ces conséquences découlent d'une inaction. Autrement dit, l'immoralité de l'inaction est moins perceptible que l'immoralité de l'action. De fait, si les conséquences de l'action sont généralement visibles, celles de l'inaction ne sont que supposées.

La rhétorique de la peur fonctionne toute entière sur ce biais cognitif, particulièrement dans le cas de la mé- fiance envers les vaccins : ses promoteurs insistent sur les conséquences de l'acte vaccinal sans rien dire sur celles de l'abstention. L'idéologie de la peur biaise nos choix, elle peut nous empêcher d'explorer des mondes possibles et de trouver des solutions à des problèmes que nous n'imaginons pas encore. Il faut que le débat public revienne à une forme de rationalité qui marcherait sur deux jambes : repoussant les témérités inconséquentes du « tout est possible » technologique comme la pusillanimité enserrant le possible et aveugle aux coûts de l'inaction.