C.B - Face à des crises ou devant de nécessaires métamorphoses, il faut une vision précise de l'objectif à atteindre, une détermination absolue et une volonté totale de permettre aux hommes et aux femmes concernés de grandir : il faut essayer de comprendre les raisons profondes, du point de vue du vécu des personnes. Pour réussir un tel processus, la confiance est essentielle. Mais la confiance est un état fragile qui ne peut s'acheter à crédit avec seulement des promesses. Tous les objectifs intermédiaires doivent impérativement être atteints. Aussi faut-il rythmer le mieux possible le dosage et le calendrier des réformes. Un succès n'est durable que si chacun se l'approprie, s'il est le succès de tous, reconnu par la famille, par les proches et à l'extérieur de l'entreprise. La fierté est finalement le moteur qui permet à chacun de réussir.
À la RATP comme à Air France, dans de telles situations, on trouve finalement trois catégories de comportements. Un tiers des personnels comprend immédiatement les transformations à opérer et les moyens d'y parvenir. Il convient, à tous les niveaux de l'entreprise, de les mettre en situation d'impulser le changement. D'où l'importance de la réduction du nombre de niveaux hiérarchiques, de la dissociation du grade et de la fonction dans les fonctions de pilotage. Un autre tiers est résolument hostile à tout changement. Ceux-là sont conservateurs par nature ou par intérêt, pour la protection des « droits acquis ». Tout au long, les réformes se font contre eux. Jusqu'au moment où, un palier étant atteint, ils deviennent les défenseurs du nouveau palier. Le dernier tiers, le plus redoutable, est composé de sceptiques, en général d'un niveau culturel supérieur. Ils estiment que les actions engagées sont vouées à l'échec et se font un plaisir de rappeler comment telle ou telle mesure, déjà tentée par le passé, n'a pu être menée à bien. Ils cherchent à rester dans un confort tranquille, permis par leur appartenance à une caste ou à un niveau de diplôme. Ma stratégie de transformation de l'entreprise a consisté à accompagner le plus grand nombre de ces salariés à rejoindre la catégorie de ceux qui tiraient le mouvement.
Enfin, il faut expliquer sans relâche, accepter un droit au risque en permettant l'initiative, faire de la responsabilité et du respect les socles du travail quotidien. Cela exige la solidarité et la coopération de toutes les parties prenantes - dont la gouvernance de l'entreprise, solidairement liée dans une obligation de résultat : le Gouvernement, les directeurs d'administration centrale, la direction générale, représentant l'autorité de l'État dans l'entreprise, doivent être en capacité d'expliquer le sens des réformes et d'assurer l'efficacité du service public dont elle a la charge ; de prendre tous les risques nécessaires à la réalisation d'une stratégie de changement ; de permettre à chacun des agents de passer d'une fonction d'exécution à une fonction de responsabilité et d'initiative.
Pour sortir de la bureaucratie, pour mettre en cohérence les responsabilités nouvelles, nous avons pris la décision politique risquée d'inverser la logique d'autorité pyramidale. Et démontré que c'était possible. On réalisa ainsi ce que les organisations syndicales appelaient un big bang sans que la continuité du service public fût interrompue. Je ne fus pas toujours suivi par les gouvernements de l'époque qui ne comprirent pas toujours que la prise de risque n'était pas seulement la volonté d'un dirigeant ou d'une équipe de direction. Elle était en réalité portée par l'action et la volonté de 40 000 acteurs, les agents de l'entreprise.
Le chemin le plus rapide des actions de changement n'est pas forcément la ligne droite. Alain Faujas, dans Le Monde, avait titré un article sur le pilotage de laRATP,« Le vol de la bécasse » : très rapide, la bécasse effectue de courts zig-zags mais dans l'axe de la ligne droite ! Savoir éviter les obstacles - qui souvent se résorberont d'eux-mêmes une fois qu'on les aura contournés - tout en tenant la vitesse et les objectifs participe de la méthode de transformation.
Mais la principale clé du succès fut le pari sur la capacité des personnes à maîtriser collectivement une vision, à la partager et à la mettre en œuvre. Si de tels processus - valorisation des personnels, coûts et efficacité du service - s'étaient développés partout en France depuis trente ans dans la fonction publique, on aurait sans doute évité des jacqueries comme celles des Gilets jaunes. L'esprit des procédures et des normes des bureaucrates d'hier comme l'esprit géométrique des technocrates d'aujourd'hui en sont la cause.