14-18 : Commémoration planétaire, mémoires familiales

Entretien avec Joseph Zimet, directeur général de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale, propos recueillis par Pierre-Alain Douay.

Quel était le fil rouge du Centenaire ? Qui en a proposé et suivi le cahier des charges ?

Joseph Zimet - L'idée du centenaire de la Première Guerre mondiale est née d'une réflexion autour de la panthéonisation de l'écrivain-combattant Maurice Genevoix, auteur de Ceux de 14, notamment avec sa fille Sylvie. La démarche s'est élargie aux enjeux de la commémoration de la Grande Guerre. Conduite au sein du ministère de la défense, cette réflexion prospective a suscité l'attention des autorités : en mars 2011, la Présidence de la République m'a confié une mission de préfiguration. Après consultations d'un vaste panel d'interlocuteurs, historiens, élus locaux, enseignants, diplomates, militaires, anciens combattants, artistes, etc., mon rapport remis au Président en septembre 2011 suggérait une organisation interministérielle, un calendrier de travail et d'ambitieux objectifs inspirés du Bicentenaire de la Révolution de 1789. L'idée centrale : faire de la France l'épicentre de cette commémoration planétaire, tout en accompagnant les acteurs nationaux sur les chemins du souvenir de la Grande Guerre, toujours très présente dans la mémoire collective des Français. Comme la Révolution, la Première Guerre mondiale a marqué une rupture, une césure forte dans notre histoire, synonyme de changements profonds dans la société.

Le rapport détaillait aussi des thèmes pour orchestrer une action multidimensionnelle : transmission aux jeunes, essor du tourisme de mémoire, effort de recherche scientifique, coopération internationale, synergies avec les acteurs locaux, etc. Le 11 novembre 2011, Nicolas Sarkozy annonçait le lancement des préparatifs du Centenaire. J'ai été chargé de créer un groupement d'intérêt public interministériel pour assurer le portage de la commémoration. Le 12 avril 2012 naissait la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale. À partir de 2013, le travail a été suivi par le cabinet du Président de la République : un comité de pilotage dédié a coordonné les temps forts de l'année 2014. Cette organisation s'est peu ou prou maintenue jusqu'en 2018 pour le centenaire de l'Armistice du 11 novembre.

Quelles formes a pris la participation des différents publics ?

JZ - Des formes très diversifiées. À la participation aux cérémonies publiques s'ajoutaient les « télécommémorations » : des dizaines de millions de spectateurs ont regardé les émissions spéciales de plusieurs heures proposées par les chaînes de télévision. Des millions de généalogistes ont consulté en ligne, souvent en famille, des documents numérisés de la Grande Guerre. La Grande Collecte organisée par la Mission avec le concours des services d'archives a vu des dizaines de milliers de personnes apporter leurs archives privées. Les champs de bataille ont fait l'objet d'une redécouverte massive. Le tourisme de mémoire est devenu une réalité économique pour les départements de l'ancien front. Théâtres, festivals, édition, production audiovisuelle, presse quotidienne régionale ont été des acteurs essentiels de la commémoration.

Quel rôle pour les réseaux sociaux dans l’organisation et la communication du Centenaire ?

JZ - La Mission les a utilisés abondement dans le cadre de sa mission d'information du grand public. L'usage des réseaux sociaux est un des éléments de nouveauté révélés par le Centenaire dans le champ des politiques commémoratives. Un « web 14-18 » a émergé : forums, blogs, pages Facebook, comptes twitter, etc. Cette « commémoration 2.0 » s'est révélée très riche. Pour en mesurer l'émergence, la Mission a d'ailleurs organisé deux Rencontres du web 14-18, en 2015 et 2017.

Comment avez-vous géré les trois partitions, locale, nationale, internationale ?

JZ - Les trois échelles de la commémoration sont un aspect fondamental. L'échelon local, le plus dynamique, a fonctionné tout seul durant tout le cycle commémoratif. Il a été partiellement incubé par la Mission à travers son réseau de comités départementaux et de comités académiques du Centenaire, animés par les préfets et les recteurs, pour coordonner les actions, accorder le label officiel du Centenaire et les subventions de la Mission, plus de 5 millions d'euros. De 2013 à 2018, plus de 6 000 projets ont reçu ce label, soulignant l'ampleur de la mobilisation territoriale. L'essentiel de l'énergie du Centenaire est venu d'en bas, de l'implication des acteurs locaux : associations, sociétés savantes, collectivités territoriales, enseignants et élèves, etc. L'État, à travers la Mission, a été un catalyseur mais il faut avoir l'humilité de reconnaître qu'il a essentiellement accompagné...

Comme pour le Bicentenaire de 89 - voyez les travaux de Patrick Garcia - l'échelon central a été à la peine pour proposer une vision globale cohérente de la commémoration et surtout du sens à lui donner. Cela n'a pas empêché l'État de proposer aux Français plusieurs très grands rendez-vous. Je pense à l'itinérance mémorielle effectuée par le Président Macron du 4 au 10 novembre 2018 sur l'ensemble des théâtres de la Première Guerre mondiale. Ou à sa rencontre à Rethondes, le 10 novembre 2018, avec la chancelière Merkel, premier déplacement du couple franco-allemand dans le wagon de l'Armistice. Et à la présence de François Hollande au Chemin des Dames, le 16 avril 2017, où pour la première fois depuis la fin de la guerre un chef d'État présidait les cérémonies. Ces gestes « nationaux » ont rythmé la commémoration mais sans doute moins marqué le public que le flux ininterrompu d'actions locales.

Quant à la dimension internationale de la commémoration, elle a été un succès... territorial. C'est au contact des populations locales et des élus locaux que nos principaux partenaires étrangers ont organisé leur effort commémoratif, là où, belligérants, ils avaient envoyé leurs ressortissants : la Somme pour les Britanniques, les Australiens et les Irlandais, le Pas-de-Calais pour les Canadiens, l'Aisne pour les Américains, l'Alsace et la Meuse pour les Allemands. Ces manifestations internationales sur notre sol ont eu un impact très important sur nos territoires : 23 000 Canadiens sont venus commémorer le centenaire de la bataille de Vimy le 9 avril 2017, 8000 Australiens ont assisté à la cérémonie de l'aube commémorant la bataille de Villers-Bretonneux, le 25 avril 2018. La Mission du Centenaire a coordonné ces trois échelles de la commémoration, les a parfois organisées et souvent déchiffrées afin de les rendre intelligibles à l'échelon politique.

Des événements-phares, par l’ampleur, l’émotion, le retentissement, la signification ?

JZ - Du point de vue de l'ampleur des résultats, l'action conduite auprès de la communauté éducative a été la plus satisfaisante. Nous avons réuni à Bordeaux, en mars dernier, les acteurs du Centenaire à l'école. Les résultats sont impressionnants. Cette action au long cours, moins visible que la cérémonie internationale organisée le 11 novembre 2018 à l'Arc de triomphe devant 70 chefs d'État et de gouvernement, est tout aussi fondamentale.

L'implication du conseil scientifique de la Mission est également à souligner : son rapport au Gouvernement sur les Fusillés de 14-18, à l'automne 2013, a été déterminant pour arrêter une position juste de l'État sur ce sujet douloureux.

Au final, le cahier des charges initial a-t-il été respecté ? A-t-il évolué chemin faisant ?

JZ - Nous ne sommes pas les mieux placés pour dresser le bilan, même si nous avons conduit ces derniers mois d'importants travaux d'évaluation et de capitalisation dans plusieurs champs de notre action. Globalement, je pense que le contrat a été rempli. Mais c'est désormais aux historiens, politologues et sociologues d'évaluer tout cela. Oui, le modèle a évolué : l'idée de concentrer l'essentiel des manifestations commémoratives sur une seule année, 2014, emprunt au Bicentenaire de la Révolution, n'a pas résisté à la réalité territoriale et à la demande sociale de commémoration. C'est pourquoi la Mission du Centenaire est restée active plus de sept années alors qu'elle devait, au départ, cesser ses activités en 2015...

La leçon du Centenaire ?

JZ - L'omniprésence du souvenir de 14-18 dans la société française. Cela paraît une banalité, mais c'est une réalité à la fois surprenante et déconcertante si on veut bien regarder ce que cela implique concrètement. La Grande Guerre est une mémoire familiale et locale toujours présente un siècle après l'événement. C'est stupéfiant.