Environnement : Le défi d'être entendu. Corinne Lepage

Ancienne ministre de l'environnement, Présidente de CAP21/ Le Rassemblement Citoyen.

L'incertitude est telle sur l'évolution de la situation environnementale que bien malin est celui qui peut dire aujourd'hui quelle sera la communication dans 10 ans. Il n'est évidemment pas question de prétendre à l'exhaustivité dans le cadre du présent article. Cependant quelques pistes peuvent être envisagées. Avant de les préciser, il parait indispensable de souligner que la communication publique en matière d'environnement se heurte à une double difficulté qui rend très difficile l'exercice: 

Une défiance croissante envers la parole publique liée à des dénis symbolisés par le nuage de Tchernobyl auxquels s'ajoutent désormais les informations contradictoires et parfois fausses diffusées sur les réseaux sociaux,

La confusion manifeste entre action et communication qui brouille l'une et l'autre,ces deux circonstances ont un impact majeur sur les trois domaines qui seront rapidement abordés.

La communication sur les défis qui doit éviter d'être trop anxiogène et d'être mensongère,

La communication sur les solutions de transition doit être à la fois pragmatique et rendre désirable le sujet,

La communication en cas de situation de crise.

La communication publique sur les défis environnementaux est portée par plusieurs vecteurs et elle est d'abord d'ordre scientifique. Le GIEC pour le climat et l'IPBS pour la biodiversité, auxquels on peut ajouter les études publiées régulièrement par les grandes revues scientifiques et émanant de la recherche académique concernant la santé environnementale donnent un substrat dont la communication des autorités publiques ne peut guère faire l'économie. Mais reste alors à transformer cette connaissance en une matière compréhensible pour le plus grand nombre et ouvrant la voie à l'action publique. Et c'est là que le politique entre dans une contradiction essentielle dont il devra sortir le plus rapidement possible et en tous cas dans les 10 ans qui viennent. Le déni est un mensonge mais la vérité scientifique est tragique et plus qu'anxiogène. Et elle l'est d'autant plus que l'inaction ou tout au moins l'inefficience de l'action publique est quasi-totale, qu'il s'agisse du niveau international ou du niveau national. Dans ces conditions, la logique serait de changer de braquet de mettre les actes en accord avec l'enjeu. Comme ce n'est pas le choix effectué, la communication publique ne peut qu'être très en deçà de la réalité et se contenter d'être la seule réponse au défi, d'où une défiance accrue à l'égard du message et du messager. Cette situation n'est évidemment pas tenable et les années qui viennent devront traduire une révolution faute de quoi c'est l'action politique elle-même qui sera en péril, la société civile, citoyens, collectivités locales et entreprises prenant le relais. C'est donc un marqueur capital de la capacité de la société politique dans les années qui viennent.

Si la communication sur les grands défis est délicate, celle qui concerne la mise en place des solutions n'est guère aisée. Certes, s'il s'agit de mesurettes, l'embellissement par une bonne communication est toujours possible. Mais très vite, la faiblesse de la réponse apparait. Ce qui est en revanche beaucoup plus difficile, et l'exemple de la taxe carbone en est une parfaite illustration, c'est la communication pour promouvoir une vraie mesure en faveur des défis auxquels nous sommes confrontés. La réalité est que la communication, aussi habile soit-elle, est configurée par la mesure annoncée. Si celle-ci ne répond qu'à un objectif de moyen ou long terme avec des conséquences apparaissant comme négatives à court terme, elle ne résiste pas. Et elle résiste d'autant moins s'il s'agit d'une mesure isolée, qui parait inéquitable, voire injuste parce qu'elle s'inscrit dans un contexte où par ailleurs, des mesures défavorables à l'environnement interviennent. Autrement dit, de vraies mesures, de vraies solutions traduisant effectivement la transition ne peuvent être entendues et admises que pour autant qu'une cohérence d'ensemble de l'action publique peut être expliquée et que sont tenus ensemble le social, l'économique et l'environnemental. Ces deux conditions sont sine qua non et, la complexité croissante jointe au développement de la communication non publique rendront quasi impossible toute communication et donc toute action si elles ne sont pas satisfaites.

Reste le plus dangereux - à tous points de vue - la communication de crise. Soyons clairs. Les précédents dans les grandes catastrophes environnementales ne sont pas des succès dès lors que de près ou de loin, la responsabilité de l'État peut apparaître comme engagée. Tchernobyl, mensonge d'État est l'exemple le plus frappant mais bien souvent la communication publique est dans la sous-estimation pour « éviter « la panique ou des conséquences économiques et financières trop dommageables pour certains intérêts économiques. Sauf que là encore, des changements majeurs sont impératifs et la communication autour de Lubrizol devrait être la dernière de ce type. En effet, le déni de réalité est intenable lorsque les technologies permettent des contrôles tiers et il ne fait que massifier des thèses complotistes qui sont malheureusement déjà récurrentes. La communication de crise doit se faire dans la transparence des informations avec une parole publique cohérente quant à l'interprétation à donner aux résultats en évitant des conclusions hâtives qui sont réfutées par des résultats ultérieurs. La communication sur le plomb après l'incendie de Notre-Dame en est un exemple récent.

En définitive, la communication publique c'est-à-dire la parole publique en matière environnementale, doit descendre de son piédestal si elle veut un jour y remonter. Confrontée aux autres communications, dont certaines, à tort ou à raison, attirent moins de défiance, elle se doit de parvenir à faire de la reconquête de la confiance une priorité absolue, ce qui signifie gommer - sans les oublier - les autres objectifs qui sont les siens. Elle ne pourra y parvenir que si les conditions de la gouvernance changent pour rouvrir sur une démocratie beaucoup plus participative où l'échange d'informations permettra de coller à la réalité et d'obtenir ainsi l'adhésion d'un public qui saura qu'il a été pris en compte.