De l'infox à l'esprit critique : l'offensive de l'école

Laure-Aurélia Guillou, directrice de la communication, Ministères Éducation nationale, Enseignement supérieur et recherche / Sports et Jeunesse

En 2026, quels sont les principaux défis qui pèsent sur la communication du ministère de l’Éducation nationale ?

L’École est l’une des institutions publiques les plus observées, commentées et débattues. Elle touche chaque famille, chaque territoire et, au fond, une certaine idée que la société se fait de son avenir. Cette place particulière explique que les sujets éducatifs suscitent souvent de fortes attentes, des débats nourris et parfois des controverses.

Dans le même temps, notre environnement informationnel a profondément changé. L’information circule en continu, les réseaux sociaux accélèrent sa diffusion et les frontières entre information, opinion et commentaire sont parfois plus difficiles à distinguer. Dans cet espace où tout s’accélère, des informations inexactes ou trompeuses peuvent se diffuser très rapidement. 

Le défi pour le ministère est donc double : garantir une information fiable, accessible et compréhensible, tout en maintenant une relation de confiance avec des publics qui attendent davantage de transparence, d’explication et de dialogue. Face à des phénomènes de désinformation qui peuvent concerner directement l’École, ses personnels ou ses politiques publiques, la communication institutionnelle ne peut plus seulement informer ; elle doit aussi contribuer à éclairer et à donner des repères.

Dans ce contexte, quelle place l’éducation aux médias et à l’information doit-elle prendre dans la réponse publique ?

L’éducation aux médias et à l’information (EMI) constitue une réponse de fond. La désinformation ne se combat pas uniquement par la correction ou le démenti. Il est indispensable d’apprendre à chacun à comprendre comment l’information est produite, diffusée, hiérarchisée et parfois manipulée.

L’EMI donne aux élèves les outils nécessaires pour exercer leur esprit critique, vérifier une source, distinguer un fait d’une opinion et d’une interprétation, comprendre le fonctionnement algorithmique des réseaux sociaux ou identifier les stratégies de manipulation de l’information. Elle participe pleinement à la formation du citoyen.

Pour l’Éducation nationale, l’EMI est essentielle. Elle est au coeur des missions de l’École républicaine, qui vise à former des citoyens libres, éclairés et capables de participer au débat démocratique. Cette mission repose d’abord sur l’engagement des enseignants, qui accompagnent chaque jour les élèves dans l’acquisition de connaissances, mais aussi dans la construction de leur esprit critique. Dans une société où chacun est quotidiennement exposé à des flux massifs d’informations, cette mission devient plus essentielle que jamais.

Concrètement, comment l’Éducation nationale organise-t-elle aujourd’hui l’EMI : où en est-on dans les programmes, les dispositifs et l’accompagnement des équipes ?

L’éducation aux médias et à l’information est inscrite dans les programmes de l’école au lycée et s’inscrit pleinement dans les parcours culturel et citoyen des élèves. Elle ne constitue pas une discipline à part, mais un enseignement transversal qui mobilise de nombreuses disciplines et l’ensemble de la communauté éducative.

Son objectif est de permettre aux élèves d’exercer leur citoyenneté dans une société de l’information et de la communication. Concrètement, ils apprennent à rechercher, sélectionner, comprendre et évaluer l’information, à en identifier les sources, à en mesurer la fiabilité et à développer leur esprit critique. Ils sont également amenés à produire eux-mêmes de l’information et à comprendre le fonctionnement des médias et des réseaux numériques.

Cette politique repose avant tout sur l’engagement quotidien des enseignants et des professeurs documentalistes, qui font vivre l’éducation aux médias et à  l’information dans les classes. Le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (CLEMI) joue à cet égard un rôle essentiel d’accompagnement, de formation et de production de ressources pédagogiques. Il coordonne également des dispositifs nationaux comme la Semaine de la presse et des médias dans l’École qui bénéficie chaque année à 3,5 millions d’élèves.

L’EMI évolue également pour prendre en compte les transformations rapides de notre environnement informationnel : place croissante des réseaux sociaux dans l’accès à l’information, circulation des infox, développement de l’intelligence artificielle générative, tentatives d’ingérences numériques étrangères ou encore enjeux de citoyenneté numérique. L’objectif reste le même : donner aux élèves les repères et les compétences nécessaires pour comprendre le monde de l’information dans lequel ils évoluent et y agir de manière éclairée et responsable.

Avec quels acteurs travaillez-vous pour faire vivre l’EMI sur le terrain, et comment la direction de la communication se coordonnet- elle avec eux ?

L’une des forces de l’EMI est précisément de reposer sur l’engagement des équipes éducatives et de mobiliser un grand nombre de disciplines. Ce sont les enseignants, les professeurs documentalistes, les équipes de direction qui, au quotidien, permettent aux élèves d’acquérir ces compétences essentielles.

Le ministère s’appuie également sur le CLEMI, les académies grâce à leur réseau de référents et aux cellules académiques EMI, ainsi que sur de nombreux partenaires : médias, journalistes, chercheurs, associations… 

Pour une direction de la communication, l’enjeu est d’être en appui de cette dynamique. Nous contribuons à valoriser les actions menées dans les territoires, à faire connaître les ressources disponibles et à donner de la visibilité aux initiatives qui fonctionnent.

Nous avons également un rôle de coordination lorsqu’il s’agit de porter des campagnes nationales ou de rendre plus lisible l’action du ministère sur ces sujets.

Pouvez-vous nous donner un ou deux exemples très concrets de dispositifs ou d’actions qui incarnent bien cette articulation entre communication publique et EMI ?

Le premier exemple est la Semaine de la presse et des médias dans l’École, qui mobilise chaque année de très nombreux établissements, enseignants et professionnels de l’information et des médias. C’est un dispositif emblématique car il combine une ambition pédagogique forte et une visibilité importante auprès du grand public.

Le second exemple concerne les nombreuses initiatives académiques qui permettent aux élèves de produire euxmêmes de l’information : journaux scolaires, web radios, web TV ou projets de fact-checking. La généralisation des webradios au collège, impulsée par le ministère de l’Education nationale avec le CLEMI et des partenaires médias ces dernières années, a permis à des centaines de dispositifs d’émerger sur l’ensemble du territoire. Ces démarches donnent aux jeunes une compréhension concrète de la fabrication de l’information.

Elles illustrent aussi le rôle déterminant des enseignants qui accompagnent ces projets et permettent aux élèves de devenir acteurs de l’information plutôt que simples consommateurs de contenus.

Dans le domaine de la formation, je pourrais citer le Tour de France de l’EMI initié par France Télévisions en partenariat avec le Ministère et le CLEMI qui permet aux enseignants de se former sur les enjeux les plus actuels de l’EMI, par la rencontre avec des professionnels.

Que vous apprennent les retours des élèves, des enseignants et des familles sur leur rapport à l’information, aux infox et aux réseaux sociaux ?

Tous les retours convergent vers un même constat : les jeunes s’informent beaucoup, mais différemment des générations précédentes. Ils accèdent souvent à l’information par les réseaux sociaux, à travers des formats courts, des vidéos ou des recommandations algorithmiques.

Les enseignants constatent à la fois une grande curiosité des élèves et un vrai besoin de méthodes pour analyser l’information, vérifier une source ou comprendre pourquoi certains contenus deviennent viraux. Ils jouent un rôle essentiel pour accompagner cette prise de distance critique et développer les capacités de discernement

Le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information – CLEMI

Créé en 1983, le CLEMI, opérateur du ministère de l’Education nationale pour l’éducation aux médias et à l’information (EMI), dispose d’un conseil d’orientation et de perfectionnement (COP) chargé de l’accompagner dans ses orientations stratégiques. Cette instance collégiale, présidée par la professeure des universités Nathalie Sonnac, spécialiste de l’économie des médias et des plateformes, est composée de soixante membres représentant les pouvoirs publics, les corps intermédiaires – organisations syndicales, fédérations de parents d’élèves, mouvement d’éducation populaire, - ainsi que les représentants du secteur de la presse et des médias. Rattaché au Réseau Canopé, le CLEMI est chargé depuis son origine de la formation de formateurs et des enseignants du 1er et du 2nd degré en EMI, de la production et de la diffusion de ressources pédagogiques de référence, ainsi que de l’organisation de dispositifs inscrits à l’agenda des actions éducatives de l’Education nationale. Depuis 1989, il organise ainsi la Semaine de la presse et des médias dans l’Ecole qui mobilise chaque année, en mars, quelque 250 000 enseignants, 3,5 millions d’élèves et plus de 800 partenaires. Ce rendez-vous incontournable vise à renforcer l’esprit critique des jeunes citoyens, à leur apprendre à distinguer les faits des opinions et des interprétations, à les aider à comprendre le monde qui les entoure. Première action éducative par le nombre d’enseignants et d’élèves mobilisés, la Semaine s’étend sur près d’un mois au cours duquel une multitude d’activités sont menées en classe, dans les CDI, mais aussi en dehors des établissements dans les médias, les bibliothèques, médiathèques et des tiers-lieux culturels. Afin de soutenir les médias scolaires, le CLEMI organise également depuis 2011 deux concours nationaux, Médiatiks et Zéro Cliché, qui distinguent les meilleures productions en école, collège et lycée. Pour mener ses activités, le CLEMI s’appuie sur un réseau de coordonnateurs académiques placés sous l’autorité des recteurs. Depuis la circulaire du 24 janvier 2022 visant à généraliser l’EMI dans le système éducatif, il copilote, avec la direction générale de l’enseignement scolaire (Dgesco), le réseau des référents et des cellules académiques pour l’EMI qui regroupent les corps d’inspection, les différentes délégations académiques et les coordonnateurs du CLEMI. Ces dernières années, conformément aux priorités stratégiques définies au sein de son COP, le CLEMI s’est attaché à étendre ses offres en direction des familles, dans le champ de la parentalité numérique, comme auprès des acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche au travers de la démarche CLEMI’Sup. De la même manière, le CLEMI est engagé dans des coopérations européennes et internationales en EMI, ainsi que dans l’espace francophone au sein duquel il a initié, en octobre 2024, le réseau francophone d’éducation aux médias et à l’information (Réfémi). Ces coopérations s’inscrivent également dans le cadre des politiques européennes et des actions de l’UNESCO dans le champ de l’EMI. C’est ainsi que le CLEMI accompagne cette année l’UNESCO dans la publication d’un guide international multilingue, intitulé « Grandir dans un monde connecté, ça s’apprend », visant à répondre à l'évolution rapide des pratiques numériques des familles. Cette publication, inédite par la diversité et la richesse des contributions qu’elle propose, donne aussi à voir dans tous les pays que les parents sont confrontés aux mêmes constats, aux mêmes enjeux et propose de partager des bonnes pratiques.