Déminer, répondre, expliquer : huit voix contre la désinformation

Lydie Cieutat, Commission de régulation de l’énergie ; Anne-Claire Goyet, Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé ; Fanny Le, Caisse nationale Assurance retraite ; Pauline Morin, Météo France ; Nicolas Plantey, Académie des sciences ; Damien Ranger-Martinez, Caisse nationale des allocations familiales ; Thibault Renard, Direction de l’Industrie de défense ; Céline Zana Rouquette, Insee

Huit adhérents de Communication publique témoignent ici, par des récits courts, de la façon dont ils répondent à la désinformation dans leurs domaines : climat, énergie, retraite, protection sociale, santé, recherche, statistiques publiques… Autant de terrains d’expérience, de doutes et d’enseignements pour la parole publique.

Cette miscellanée de récits a été réalisée par Catherine Espalioux-Fraudeau, directrice de la communication de la Caisse nationale Assurance retraite, vice-présidente de Communication publique.

Météo-France : « Il faisait aussi chaud en 1922 ! »

Face à la recrudescence de la désinformation, la priorité de Météo-France est d’apporter des contenus accessibles et utiles sur le climat, tout en garantissant une exactitude absolue.

Un savant mélange entre vulgarisation et rigueur scientifique ! L’établissement capitalise sur tous ses canaux de communication. Les sites et l’appli mobile sont incontournables, bien sûr, avec plusieurs centaines de millions de visites chaque année. Les réseaux sociaux sont également investis de manière très proactive : diffusion de contenus de référence, réponses aux commentaires, collaboration avec des comptes influents… Cette riposte fonctionne, puisque l’audience ne cesse d’augmenter.

Météo-France travaille aussi étroitement avec les journalistes et les créateurs de contenus, en particulier sur des formats de « fact-checking ». Dans toute cette stratégie, les équipes de climatologues sont très mobilisées. Elles relisent la totalité des productions, garantissent la cohérence des messages et prennent régulièrement la parole dans les médias. Un exemple récent : lors des très fortes chaleurs de fin mai, des comptes climatosceptiques ont contesté le caractère inédit de l’épisode, en l’assimilant à mai 1922. La comparaison ne tient pas, et l’un de nos experts est intervenu dans des médias de grande écoute pour l’expliquer, notamment sur TF1 : un sujet de « debunkage » a été diffusé au JT de 20 h, puis relayé aux millions d’abonnés que compte la chaîne sur Instagram et TikTok.

CNAF : et si l’humour faisait mieux que le démenti ?

Les fausses informations sur les prestations sociales ne sont pas sans effet pour les Caf : elles génèrent des milliers d’appels, de mails et de visites d’allocataires en quête d’éclaircissements. Au-delà de la tension qu’elles créent dans la relation de service, elles fragilisent la confiance et alimentent des représentations erronées de nos publics.

Face à cela, la Cnaf a fait un choix assumé : ne pas seulement corriger, mais provoquer pour susciter l’attention. Avec le média parodique Le Gorafi, nous avons repris les codes de la viralité et du second degré pour créer un déclic : faire douter, puis amener chacun à vérifier.

Ce parti pris n’est pas un simple « coup » de communication. Il s’inscrit dans une stratégie structurée de veille et de réponse, mobilisant nos experts et des partenaires de référence.

Les nombreuses réactions positives des allocataires et les retombées média nationales nous confortent dans une conviction simple : pour défendre le vrai, il faut parfois accepter de surprendre et, pour une fois, laisser le faux nous rendre service.

DGA : « et en 2035 ? »

Alimentant défiance et polarisation, la désinformation est une arme de la guerre des perceptions, décuplée par les moyens de communication et la pollution informationnelle de l’IA. Pour David Colon, « C’est le premier effondrement cognitif qui nous guette ».

RADAR, programme d’anticipation piloté par la Direction générale de l’armement pour le ministère des Armées, réunit décideurs civils et militaires, experts, auteurs et académiques, apportant inspiration et remise en cause des certitudes pour créer des opportunités de souveraineté.

Et si, à la suite de l’instrumentalisation d’un drame, une partie de la population faisait sécession ?

2036, Toulouse. De l’eau contaminée empoisonne des centaines de personnes. Sur le réseau social Mirror, l’État est accusé. Rétablir la vérité aggrave la suspicion.

2037, Présidentielle. Des ingérences amplifient la désinformation. La participation s’effondre.

2038, Autonomie. Des groupes sur Mirror annoncent la naissance de la nation Miroir. L’État hésite. Intervenir ou négocier ?

2039, Sécession. Des enclaves autonomes rejoignent la nation virtuelle, à l’économie bâtie sur les cryptomonnaies.

2040, Morcellement. Le gouvernement doit reconnaître une souveraineté des enclaves.

Comment résister ? Pour « survivre en 2035 », RADAR imagine des solutions, dont LOC’APP, micro-réseau social à l’échelle locale.

Retrouvez la réflexion dans le chapitre « Fragmentation sociale » de Menaces 2035 - Qui veut la paix prépare le futur, collectif RADAR, éditions Robert Laffont.

Assurance retraite : « Un bonus de 480 euros sur sa retraite sur demande avant le 1er juillet »

La multiplication des infox autour des droits à la retraite fragilise la capacité des assurés à se projeter sereinement : faux mails et SMS, contenus viraux erronés, usage abusif de l’IA.

Dans ce contexte, l’Assurance retraite, premier régime de retraite, doit constituer un repère fiable dans un paysage saturé d’informations contradictoires et erronées.

Dès l’été 2025, elle a déployé une campagne de communication pour alerter les assurés et les citoyens sur ces pratiques trompeuses et promouvoir les bons réflexes. La démarche a débuté par l’envoi d’un communiqué de presse invitant à consulter le portail de l’Assurance retraite, puis s’est poursuivie par une campagne essentiellement digitale signée : « La retraite, c’est du sérieux. Et c’est un métier. Le nôtre. »

À la clé, plus de 85 retombées presse (20 h de France 2, matinale de RTL, Libération, Le Parisien…) et une belle performance pour la campagne digitale, avec 12,7 millions d’impressions.

Commission de régulation de l’énergie : « non, les factures d’électricité n’ont pas doublé en dix ans ! »

À l’été 2025, de nombreuses affirmations relatives aux débats sur l’énergie ont circulé dans les médias. Devant des données erronées et des déclarations sans nuance, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) a décidé de démêler le vrai du faux en répondant à dix affirmations proclamées mais trop peu vérifiées. Certaines étaient exactes, nous les avons confirmées et étayées. Mais beaucoup d’entre elles étaient approximatives, voire fausses.

Oui, le soutien public aux énergies renouvelables augmente en 2025 comparativement à 2024. Oui, la France produit plus d’électricité qu’elle n’en consomme. Non, les factures d’électricité n’ont pas doublé en dix ans. Non, les énergies renouvelables ne sont pas responsables de l’augmentation de la facture. ]

Ce document de clarification apporte des réponses circonstanciées et objectivées. 

Le secteur de l’énergie est complexe. Cela nécessite de prendre le temps de l’explication pour permettre aux citoyens de bien comprendre ses enjeux.

Forte de ses valeurs d’ouverture, de transparence et d’impartialité, la CRE incarne un rôle de vigie du secteur de l’énergie, qui lui confère une nouvelle mission : éclairer le débat public.

Le relais dans les médias grand public de ces explications a permis de toucher un public plus large et moins expert. C’est essentiel.

Pour découvrir le document complet : cre.fr (lien externe).

Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé : « Ce médicament pour l’acné affine le nez. Si si, je vous jure que ça marche ! »*

Les messages de santé publique des institutions n’atteignent pas toujours les publics les plus exposés à la désinformation. Pour répondre à ce défi, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a fait évoluer ses pratiques en allant à la rencontre des jeunes et en investissant de nouveaux espaces de dialogue.

L’action : à l’occasion de l’édition 2025 du Printemps de l’esprit critique consacrée à l’alimentation, les équipes de la communication de l’ANSM ont animé pendant quatre jours des ateliers mêlant quiz, analyse de publicités et décryptage de contenus promotionnels diffusés sur TikTok. Elles ont échangé avec plus de 200 lycéens autour des mécanismes d’influence et de la circulation de l’information en santé. 

Au-delà de la transmission de messages institutionnels, l’objectif était de développer un réflexe : apprendre aux jeunes à questionner les messages auxquels ils sont exposés et à exercer leur esprit critique pour mieux prévenir les risques liés à la désinformation.

*Fake news récente et dangereuse partagée sur TikTok par une influenceuse beauté

Académie des sciences : « un investissement de "300 milliards d’euros" dans les renouvelables d’ici 2050 » Un grand quotidien national attribue à l’Académie des sciences des propos qu’elle n’a jamais tenus

En septembre 2025, un article d’un grand quotidien national sur les coûts des énergies renouvelables prête à l’Académie des sciences la prédiction d’un investissement de « 300 milliards d’euros » dans les renouvelables d’ici 2050. Or, l’institution n’a jamais formulé de position concernant ce chiffre. L’article est aussitôt repris par d’autres médias et des sollicitations presse arrivent.

Dès la publication de l’article, la direction de la communication a contacté la journaliste pour connaître sa source et alerté en parallèle le Comité de prospective en énergie et le Bureau de l’Académie des sciences afin de vérifier en interne qu’aucun document ou déclaration n’étaye cette assertion. Face au silence du média, après plusieurs relances à destination de la journaliste et de sa supérieure, une mise en demeure formelle est adressée, qualifiant la mention non sourcée de « diffamatoire ».

Ce n’est qu’à ce stade que la journaliste corrige l’article. Sa source, identifiée, ne provenant pas de l’Académie, un erratum est obtenu. Le processus a duré une semaine, durant laquelle la fausse information a circulé dans plusieurs rédactions. Pour ne pas affecter les excellentes relations avec le service Sciences du quotidien, l’Académie a choisi de clore cet épisode.

Même les médias les plus fiables et connus pour faire de la vérification de leurs sources une priorité peuvent transmettre de fausses informations.

La lutte contre la désinformation à l’Insee

L’Insee, dont la mission inclut de rendre accessibles les chiffres au public, diffuse chaque année une centaine de publications nationales et près de 600 régionales, avec 80 millions de vues sur son site. Ses statistiques, parfois mal comprises ou détournées, font l’objet d’une veille médiatique pour détecter les mésusages (qu’ils soient volontaires ou non) et le cas échéant y apporter les réponses appropriées.

En effet, le Code de bonnes pratiques de la statistique européenne (le référentiel commun pour tous les instituts nationaux de statistique de l’Union européenne) invite les statisticiens publics à répondre aux affirmations erronées et aux mésusages, au travers de son principe 1.7 : « S’il y a lieu, l’institut national de statistique (...) s’exprime publiquement sur les questions statistiques, y compris sur les critiques et les utilisations abusives des statistiques ».

Aujourd’hui, l’Insee répond à un certain nombre de mésutilisations. Une première voie consiste à demander une rectification ou un droit de réponse. Par exemple, un grand quotidien national a attribué à tort à l’Insee des informations sur le recours à la crémation dans un article d’octobre 2025 ; l’institut a contacté le journal pour qu’il corrige la source de cette donnée.

Le blog de l’Insee, qui publie environ une vingtaine de billets chaque année, est une autre forme de réponse originale, qui peut être mobilisée, toujours dans un souci d’éclairer le débat économique et social avec rigueur et neutralité.