Olivia Pénichou
Déléguée à l'information et à la communication de la Défense (DICoD), Ministère des Armées
Olivia Penichou, directrice DICoD, ministère des Armées et des Anciens combattants
Droits réservés : Maximilien Sporschill
Déléguée à l'information et à la communication de la Défense (DICoD), Ministère des Armées
La désinformation constitue aujourd’hui une menace stratégique à part entière. Une menace qui touche directement la confiance des citoyens, la compréhension de nos engagements et, au fond, la solidité du lien entre la Nation et ses armées. Dans le monde militaire, elle nous concerne quotidiennement. Elle peut fragiliser la cohésion nationale, alimenter les fractures, affaiblir la confiance dans les institutions et discréditer l’action des forces armées françaises. Elle peut aussi perturber la conduite des opérations et semer le doute au sein des opinions publiques.
La révolution numérique a profondément modifié l’échelle de cette menace. Les réseaux sociaux ont démultiplié la vitesse et la portée des contenus. L’intelligence artificielle ouvre désormais la voie à des manipulations toujours plus sophistiquées, capables de produire en masse des images, des vidéos ou des récits artificiels difficilement détectables. Depuis 2022, la Revue nationale stratégique qualifie explicitement la désinformation de menace majeure. Et nous observons concrètement les investissements massifs réalisés par certains compétiteurs pour industrialiser la diffusion de narratifs malveillants, contester la légitimité des actions de la France et fragiliser son rayonnement.
Dans ce contexte, nous ne pouvons plus nous contenter d’agir dans l’urgence et de répondre à une crise lorsqu’elle surgit. Le volume de fausses informations est revenu tel qu’il serait de toute façon illusoire de vouloir tout démentir. Les technologies évoluent sans cesse, les adversaires s’adaptent, les canaux de diffusion se multiplient. Entrer dans une logique de réaction permanente, c’est accepter une course sans fin, toujours avec un temps de retard.
« La bataille informationnelle se gagnera dans la durée : entrer dans une logique de réaction permanente, c'est accepter une course sans fin, toujours avec un temps de retard. »
Face à cette menace, une seule posture s’impose : reprendre la main dans le paysage informationnel, occuper l’espace médiatique, installer dans le temps long une parole identifiable, crédible et accessible. La bataille informationnelle se gagnera dans la durée. Elle suppose une stratégie assumée, cohérente et continue, capable d’irriguer l’ensemble des prises de parole et des dispositifs de communication.
Reprendre la main, c’est d’abord imposer un narratif clair et compréhensible. C’est être présent sur le terrain informationnel avant même que la crise n’éclate. Expliquer, contextualiser, rendre lisibles des sujets souvent complexes. Ancrer durablement le Ministère des Armées et des Anciens combattants comme une source d’information de première main, structurée et fiable. La première réponse à la désinformation reste finalement l’information elle-même : une information vérifiée, vérifiable et accessible.
« Face à la désinformation, une seule posture s'impose : reprendre la main dans le paysage informationnel, occuper l'espace médiatique, installer une parole identifiable et crédible. »
Occuper le champ informationnel suppose également d’investir le champ des récits et d’activer le levier du soft power. Les séries, les films, les documentaires, les bandes dessinées, les jeux vidéo ou les créations culturelles participent eux aussi à façonner les représentations collectives. Ils construisent un imaginaire, une perception des armées, de leurs missions et de leurs valeurs. Si les institutions désertent ces espaces, d’autres raconteront leur histoire à leur place. Investir ces formats, c’est participer à la construction d’un récit collectif plus fidèle et lisible.
Mais s’exprimer, c’est aussi écouter. Les usages évoluent constamment. Les plateformes changent. Les formats se transforment. Les narratifs adverses se déplacent et se réinventent en permanence. Pour rester audible, il faut donc écouter autant que parler. La veille joue ici un rôle central. Comprendre comment nos messages sont perçus, comment ils circulent, comment ils sont parfois déformés ou réappropriés est devenu indispensable. Cette observation concerne bien sûr la presse traditionnelle, mais aussi désormais les réseaux sociaux, les communautés numériques, les espaces conversationnels où se construisent les opinions contemporaines. Les outils technologiques évoluent eux aussi très rapidement, notamment avec l’essor de l’intelligence artificielle, et nécessitent une attention permanente aux nouveaux usages, à la fois offensifs et défensifs.
Bâtir une stratégie de long terme face à la désinformation, c’est enfin, et surtout, renforcer la capacité de chacun à décrypter l’information. Former, expliquer, sensibiliser : ces actions sont devenues essentielles pour réduire l’impact des fake news. Aujourd’hui, l’information ne peut plus attendre que le citoyen vienne la chercher. Elle doit aller vers lui, s’adapter à ses usages, sur ses plateformes, avec des formats adaptés et compréhensibles. « La victoire ne viendra pas d'un démenti spectaculaire, mais de notre capacité collective à reconstruire de la confiance. »
C’est dans cet esprit que le ministère des Armées et des Anciens combattants développe depuis plusieurs années des outils pédagogiques destinés à renforcer la résilience informationnelle. En 2025, nous avons publié un guide consacré à la lutte contre la désinformation, régulièrement actualisé, ainsi qu’un portail Internet dédié, Infox. Notre magazine institutionnel Esprit Défense a consacré un numéro spécial à ces enjeux. Nous produisons également des contenus pédagogiques sur les réseaux sociaux et sur YouTube, notamment à travers des formats courts destinés à expliquer simplement les mécanismes de manipulation de l’information. L’ensemble du réseau des communicants de la défense est également sensibilisé à ces enjeux grâce à des formations dédiées, des bulletins de veille réguliers, des conférences et un séminaire annuel consacré à la désinformation.
La lutte contre la désinformation est devenue un enjeu démocratique collectif. Elle suppose un travail patient, continu, construit dans le temps long à la fois par les communicants, les opérationnels, les médias, les fact-checkers, les chercheurs et les citoyens. La victoire ne viendra pas d’un démenti spectaculaire ou d’une réponse ponctuelle à une polémique virale, mais de notre capacité collective à reconstruire de la confiance. Une confiance nourrie par la cohérence des discours, la qualité de l’information, la pédagogie, la transparence et la présence durable dans le débat public.
« La victoire ne viendra pas d'un démenti spectaculaire, mais de notre capacité collective à reconstruire de la confiance. »
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