Désinformation : la communication publique contre-attaque

Les Entretiens de Communication publique, 28 novembre 2025

La lutte contre la désinformation s’apparente désormais à une bataille permanente. Mais « l’empire de la communication publique contre-attaque », selon la formule de Marie Yanowitz-Durand, coprésidente de Communication publique, en ouverture des Entretiens qui ont réuni, le 28 novembre 2025, experts, universitaires, journalistes et communicants publics autour de ce défi devenu central pour nos démocraties.

La désinformation fait aujourd’hui partie du quotidien des citoyens comme des institutions et les techniques de manipulation gagnent en sophistication. Certaines campagnes sont même orchestrées par des puissances étrangères pour saper les institutions démocratiques. Concrètement, « 74% des Français disent être régulièrement confrontés à des fake news, surtout sur les réseaux sociaux, rapporte Laure Salvaing, directrice générale de l’institut Verian. Et pour 7 Français sur 10, il s'agit là d'une inquiétude importante, voire prioritaire car ils perçoivent parfaitement deux impacts majeurs de la désinformation ou des fake news. Un : alimenter la haine et la violence. Deux : menacer le fonctionnement démocratique. » Les citoyens perçoivent clairement l’enjeu et savent qu’une démocratie « qui ne s'accorde pas sur des faits, qui ne s'accorde pas sur une réalité, ne peut pas fonctionner. Sans confiance, il n'y a pas de dialogue, effectivement. Et sans dialogue, pas de démocratie » poursuit l’experte en études d’opinion.

Grand témoin de ces Entretiens de Communication publique, la journaliste Isabelle Giordano, aujourd’hui responsable du mécénat à la fondation BNP Paribas, est la première à évoquer le terme de « guerre informationnelle ». Dans ce contexte, estime-t-elle, « il ne faut pas laisser des mots aux extrêmes. Il ne faut pas avoir peur des mots. La guerre démarre, elle n'est pas perdue. » Isabelle Giordano refuse tout fatalisme. Elle se veut même optimiste, car depuis son poste d’observation, elle voit émerger partout en France de multiples initiatives citoyennes, associatives ou éducatives de lutte contre les infox. Dans cette guerre, il convient de s’appuyer sur « ceux qui font société, ceux qui créent le lien. Il y a 20 millions de bénévoles en France ; c'est un record en Europe et il faut se servir de ce terreau fertile. » Et de citer, par exemple, Lumières sur l’info, lancée par le journaliste de TF1 Damien Fleurot, invité de l’une des tables rondes, initiative qui représente « une petite lumière d'espoir dans cet obscurantisme ».

Comme de nombreux professionnels engagés dans l’éducation aux médias et à l’information (EMI), Damien Fleurot intervient avec son association auprès des jeunes dans les établissements scolaires. Il a également lancé un « camion de l’info ». L’idée, explique-t-il, est de « sortir l'éducation aux médias de la salle de classe pour l’emmener dans la rue. Nous n’avons rien inventé : nous nous sommes inspirés des tournées promotionnelles des plages de certaines grandes marques, de la caravane du Tour de France, poursuit-il. Nous garons le camion sur une place de village, un parvis d'une mairie, une aire d'autoroute, un camping. C'est un atelier itinérant avec des ressources pédagogiques, un kiosque ambulant aussi, puisque l’on apporte la presse dans des endroits où il n'y en a plus, où elle est moins accessible. »

L’association a également lancé une opération nationale autour des kiosques à journaux. A partir de 2026, elle se déroulera le dernier week-end de septembre. « L’accès universel à l'information commence à côté de chez moi, chez mon marchand de journaux et chez mon kiosquier. Une journée dans l'année, les clients pourront rencontrer des journalistes et les journalistes discuter avec des lecteurs. Je pense que l’on peut à la fois rendre populaire l'éducation aux médias avec, aussi, un côté un peu festif. Nous avons tous les atouts pour combattre ces désordres informationnels. »

Développer l’esprit critique est l’une des armes les plus efficaces, notamment parce que cela renforce le lien entre les citoyens et les médias fiables. Richard Robert, directeur de la rédaction de la revue Telos (entretien à lire plus loin dans ce dossier), observe en Europe de l'Ouest « des sociétés plus ou moins résilientes face à des vagues de désinformation, à des attaques caractérisées, des campagnes malveillantes. Et les plus résilientes sont celles qui accordent le plus de crédit aux médias. La croyance aux médias comme bloc de résistance, de résilience, est très important. » Le chercheur convoque également la notion d'anti-fragilité : « Est définie comme anti-fragile une entité qui non seulement absorbe un choc et rebondit plus fort. Et cette anti-fragilité, face à des attaques, peut parfois renforcer une société. Toute la question étant de coordonner la réponse, d'inviter le sentiment d'être en guerre, de forcer une cohésion. »

Dans cette guerre, quel rôle peut jouer l’ARCOM ? L’institution s’est notamment interrogée sur la manière de répondre aux défis posés par les plateformes numériques et l’essor rapide des intelligences artificielles génératives. « Nous nous sommes posés la question, d’autant que l’on voit aujourd'hui arriver très vite des intelligences artificielles génératives qui sont une nouvelle source d’informations et de désinformations. Nous nous sommes donnés un cadre européen avec une question : quelle arme utiliser ?», explique Benoît Loutrel, membre du collège de l’ARCOM. La réponse est venue rapidement : « Nous avons vite conclu que la force de la démocratie, c'est ses citoyens. L’arme, en démocratie, c’est de donner la capacité aux gens d'agir, d'être acteurs pour que chacun puisse jouer son rôle. » La véritable force, poursuit-il, est de « déverrouiller la puissance de l'information, de la compréhension. »

Éduquer donc. Mais également résister. « Ou, plutôt, reprendre le pouvoir » corrige Fabrice Hermel, directeur de la communication de la Banque de France. Cela commence par une prise de conscience : dans un environnement informationnel devenu plus complexe, « la communication est essentielle, la communication est stratégique. »

Encore faut-il accepter sa propre vulnérabilité. Thomas Huchon, journaliste spécialiste des infox, constate que « nous avons tous conscience que la désinformation existe, mais nous avons tous, aussi, le sentiment de ne pas être vraiment concernés ». Pour objectiver ce phénomène, il a conçu un quiz permettant de mesurer sa capacité à repérer les fake news. L'outil est accessible sur le réseau LinkedIn notamment. Résultat : « En cinq mois, plus de 5 000 personnes, majoritairement des communicants, s’en sont emparés, et la note moyenne n’est que de 10 sur 20. Ce test permet de prendre conscience que, face à la désinformation, le premier problème, c’est nous, poursuit-il. C’est à la fois terrible et génial : le premier problème, c’est nous, la solution, c’est nous ! » Première esquisse de solution, Thomas Huchon propose une formation d'une heure et demie en e-learning car, rappelle-t-il, « dire aux gens qu'ils ne comprennent pas le problème sans leur donner une forme d'explication et un moyen de remonter la pente n'a aucune forme d'intérêt ».

Reprendre le pouvoir, remonter la pente : la directrice de la communication du ministère des Armées, Olivia Pénichou propose, elle aussi, des pistes. « C’est une bataille à gagner en permanence et on peut la gagner en travaillant différemment, en se réinventant, plaide-telle. Nous devons, comme institution, investir le champ de l’information, le paysage informationnel, ce qui signifie être présent en permanence, sans être dans la surréaction. »

Car la désinformation prospère d’autant plus facilement que les institutions laissent s’installer un espace informationnel vide, rappelle Richard Robert. Le ministère des Armées a, pour ces raisons, créée une rubrique « infox »  sur son site internet afin d’apporter rapidement des réponses vérifiées aux rumeurs et manipulations. 

Une conviction traverse finalement l’ensemble des débats : communicants et journalistes ont davantage à gagner ensemble qu’à se regarder en chiens de faïence. « Ce que nous avons en commun est plus important que ce qui nous sépare et nous divise, résume Damien Fleurot, mais chacun doit garder sa singularité ». « Parlons-nous encore plus souvent ! plaide Thomas Huchon. Acceptons l’idée, aussi, de lutter ensemble, parce que ce que nous avons en face est extrêmement structuré, extrêmement organisé ». En d’autres termes, face à des acteurs de la désinformation toujours plus structurés et organisés, la coopération apparaît moins comme une option que comme une nécessité  démocratique.

Olivia Pénichou évoque, elle, un « pacte de confiance ». « Je pense qu’il faut travailler encore mieux ensemble, avec envie, enthousiasme et optimisme ! »  conclut-elle.

Reste désormais à transformer cette contre-attaque collective en un « nouvel espoir » pour le débat public.