Camille Chaize
Cheffe du service de la communication du Ministère de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique.
Camille Chaize, directrice de la communication, ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique
Droits réservés : @MEF
Cheffe du service de la communication du Ministère de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique.
À quoi bon ? À quoi bon chercher à lutter contre la désinformation, entend-on souvent quand on commence à évoquer l’actualité et les réseaux sociaux, la multitude de canaux et les bulles informationnelles désormais identifiées. On s’est tous adapté à ce nouvel enjeu et on manie de mieux en mieux le passage de l’information à l’opinion, le fact-check et la vérification des images, le travail sur les sources et la hiérarchisation de l’information. Si la vigilance est toujours présente, elle nous oblige à déployer beaucoup d’énergie. On se sent parfois débordé, submergé par cette vague de mésinformation, de malinformation aujourd’hui bien installée. Nous, les citoyens, nous, les communicants, on a parfois envie de baisser les bras, découragé à la vue du marasme du monde des médias, de cette économie de l’information qui n’en finit plus de se transformer, de ces modèles qui se réinventent sans cesse du fait de la pression économique, avec une pointe de nostalgie à la perte progressive de formats à bout de souffle.
À quoi bon ? Pour moi, l’envie de me battre est revenue en changeant d’angle de vue. Arrivée à Bercy depuis quelques mois seulement, je regarde sous le prisme économique beaucoup de sujets que je traitais auparavant de manière purement sociétale et au regard de la cohésion nationale. Cette approche a été pour moi un déclencheur.
Dans une étude fantastique sur les coûts financiers, sociaux et politiques de la désinformation1, il nous est donné de comprendre la désinformation au-delà de la perception des nuisances sur notre quotidien et de la fracture dans la société. « La désinformation est dans toutes les têtes, sous toutes les lèvres, et pourtant personne ne sait combien elle coûte à nos sociétés », lit-on dans cette étude. Les chercheurs sont parvenus à chiffrer l’impact économique à court et long terme en étudiant le spectre de la désinformation de manière large : fraudes et arnaques, manipulations de marchés, contrefaçons, faux avis en ligne, coûts sociaux sur la santé publique et la santé mentale, quantification de l’érosion de la confiance, pertes boursières, revenus publicitaires des sites de désinformation, cryptomonnaies, bénéfices indirects des plates-formes sur les contenus frauduleux… Ce travail colossal nous délivre un chiffre global qui nous laisse KO : 417 milliards de dollars en 2024, 60 % du PIB français, selon le scénario médian. Voilà le coût de la désinformation sur nos sociétés. On le pressentait ; on le lit noir sur blanc.
Nous, à Bercy, nous croyons aux chiffres et à l’analyse des données ; nous croyons à l’expertise et au travail de recherche. Cette étude nous a fait réagir ; nous ne pouvons pas rester passifs et nous devions engager le ministère de l’économie et des finances dans la lutte contre la désinformation, nous armer contre les fake-news économiques, fiscales, en matière d’énergie, de pouvoir d’achat, de vie des entreprises…
« Voilà le coût de la désinformation sur nos sociétés : 417 milliards de dollars en 2024, soit 60% du PIB français. On le pressentait ; on le lit noir sur blanc. »
Le nombre de fausses informations va croissant depuis l’été 2026, sans doute à la suite de longs débats sur le projet de loi de finances qui a occupé les bancs de l’Assemblée nationale comme nos écrans de télévision. Deux fausses informations virales m’ont particulièrement marquée. En septembre, il est martelé sur les réseaux sociaux que les retraits au distributeur automatique déclenchent un contrôle par Tracfin, le service en charge du traitement du renseignement et de l’action contre les circuits financiers clandestins. Il nous faudra plusieurs semaines avec force vidéos pour faire oublier cette fausse information. Peu avant Noël, une rumeur encore plus délirante circule : il faut déclarer aux impôts les cadeaux de Noël. L’argent est un sujet de notre vie de tous les jours. Boucler les fins de mois, tenir son budget, anticiper les dépenses importantes… C’est le quotidien des Français et ce type de fausse information perturbe, énerve, angoisse, dégrade la relation du contribuable à l’Etat, du citoyen à la démocratie.
Première étape pour le service de la communication de Bercy : mettre en place un système de détection robuste et définir des seuils de viralité, en analysant le potentiel impact sur le public et sur l’image de notre ministère. Nous avons veillé à ne pas nous-mêmes mettre les projecteurs sur une fausse information qui, sans réponse, peut rester sous des radars. Ensuite, place au benchmark et au travail partenarial. Les échanges avec VIGINUM nous ont guidés. Nous avons observé nos homologues, du compte X « French Response » du ministère de l’Europe et des affaires étrangères que nous adorons jusqu’au professionnalisme du très inspirant site internet de l’Inserm. Deux salles, deux ambiances ! C’était à notre tour de trouver notre style propre, notre ton, notre patte, fidèles à notre culture. Ensuite, nous avons aussi pris le temps de tester nos réponses, dans un éventail de possibilités : faire rectifier l’information au journaliste un peu trop pressé, répondre en message public de manière neutre sous un post excessif, produire un message plus argumenté avec divers formats, vignette, vidéo ou motion design… Un travail sur les tags, relais et appuis a aussi été réalisé. Il nous a fallu définir la juste distance par rapport à la riposte politique.
Au fur et à mesure, je sentais l’intérêt des communicants du service et des 30 entités et directions de Bercy croître sur ce sujet. En interne, les automatismes se créaient, les liens entre la veille/détection, les réseaux sociaux, le web et la vidéo se consolidaient, les équipes se challengeaient. Nous étions bientôt prêts à nous lancer avec un triple portage : un espace web socle, des relais adaptés sur les réseaux sociaux et notamment avec un compte TikTok à créer et une marque de confiance reconnue par le public.
« Être nombreux dans cette démarche, se compléter dans les explications, renforcer la réaction globale redonne espoir. Et répond à la question : à quoi bon ? »
Disposer d’un support web puissant était essentiel : nous avions besoin d’un espace dédié pour supporter des formats longs pour décrypter les informations qui polarisent, au-delà des seules fake-news et pour renvoyer vers des données publiques vérifiables, qu’il s’agisse de rapports, de la loi de finances, des chiffres de l’INSEE ou d’open data.
Un réseau social TikTok devait être investi puisqu’il est celui qui colporte le plus de mauvaises informations. Imaginer notre présence, travailler des lignes adaptées (comme « Le duel de l’éco », ma préférée !), accepter de surfer sur les trends, aller chercher des influenceurs pédagogiques et des relais académiques… Il y a encore beaucoup à faire sur ce vecteur que nous investissons tout juste.
Restait à trouver une identité et un concept graphique. Le mot « Bercy » est connu et relève d’une bonne notoriété générale. Nous déclinons de manière régulière cette identité pour nos différents supports. Il nous a semblé efficace de nous insérer dans cette stratégie de marque à tiroirs pour cet outil de décryptage. « Bercy décode » était né !
Les résultats se mesureront dans le temps et dans la quantification de l’impact réel. Mais déjà, on observe que Bercy décode a intéressé nombre de médias dès le lancement, beaucoup de nos concitoyens progressivement s’abonnent, et beaucoup de partenaires institutionnels français et étrangers s’intéressent à notre stratégie. Ce sont de signes positifs de l’essor de la prise de conscience de l’importance de cette lutte. Et être nombreux dans cette démarche, se compléter dans les explications, renforcer avec détermination la réaction globale redonne espoir. Et répond à la question : à quoi bon ?
Un merci spécial à Frédéric, David, Kristel, Johan, Juliette, Alban, Florian, Sebastien, Léo pour leur investissement particulier sur ce sujet !
Informations
Crédits
Transcription