Laure Salvaing
Directrice générale de Vérian
Laure Salvaing, directrice générale de Verian France
Directrice générale de Vérian
La désinformation est devenue un élément central du débat public. Pourtant, les Français ne vivent pas dans un monde de crédulité généralisée. Ils perçoivent bien qu’il existe des manipulations, des récits orientés, des informations trompeuses. Ils savent aussi que les réseaux sociaux jouent un rôle central dans la circulation de ces informations. Mais, dans le même temps, ils expriment une fatigue informationnelle croissante, une défiance durable vis-à-vis des médias et une forte ambivalence à l’égard de ceux qui prétendent distinguer le vrai du faux. C’est dans cette tension que la communication publique doit aujourd’hui trouver sa place.
La désinformation s’est imposée comme une préoccupation majeure dans la société française. Elle n’est plus un phénomène marginal ou technique : elle est vécue comme une expérience quotidienne. Dans la dernière édition du baromètre La Croix - Verian - La Poste sur la confiance des Français dans les médias (2026), près des trois quarts des Français déclarent être régulièrement confrontés à des fausses informations.
À cette exposition diffuse s’ajoute une géographie très claire de la désinformation dans l’esprit des Français. Tous les canaux ne se valent pas, et ce sont les réseaux sociaux qui concentrent le plus fortement le sentiment d’exposition : plus d’un Français sur deux déclare être confronté plusieurs fois par semaine à des informations fausses ou trompeuses. Viennent ensuite, à un niveau plus élevé qu’attendu, les médias en ligne et la télévision, tandis que la radio et la presse écrite apparaissent nettement moins concernées. Cette perception est essentielle pour l’action publique : elle signifie que, pour une large partie de la population, l’espace numérique — et en particulier les plateformes sociales — est devenu le lieu ordinaire du doute informationnel. C’est donc là, au coeur même des usages quotidiens, que se joue désormais une partie décisive de la bataille de la crédibilité.
De la même façon, cette réalité n’affecte pas tous les publics de manière uniforme. Les recherches¹ montrent que certaines catégories apparaissent plus vulnérables : les jeunes, plus exposés aux flux numériques ; les publics moins diplômés, moins armés face à la complexité de l’information ; les catégories les plus modestes, souvent plus éloignées des institutions ; et, plus largement, les citoyens déjà engagés politiquement, chez qui les mécanismes de confirmation jouent à plein.
Pour comprendre ce que produit réellement la désinformation, les travaux récents de Laurence Vardaxoglou, doctorant chez Verian, sont très éclairants : la désinformation ne transforme pas mécaniquement les convictions, elle agit de manière plus diffuse mais tout aussi structurante : elle contribue à brouiller les repères.
Dans un environnement saturé d’informations contradictoires, la frontière entre le vrai et le faux devient incertaine. Les individus ne croient pas nécessairement aux infox, mais ils doutent. Ils doutent des informations, des sources, des institutions. Peu à peu, la question n’est plus « est-ce vrai ? », mais « puis-je encore être sûr de quoi que ce soit ? ». Autrement dit, la désinformation ne fabrique pas seulement de l’erreur, elle installe un doute.
Or ce glissement vers un doute généralisé constitue un enjeu démocratique central. Hannah Arendt l’avait formulé avec une lucidité saisissante : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. » C’est précisément ce basculement que l’on observe en partie aujourd’hui.
« La désinformation ne fabrique pas seulement de l'erreur, elle installe un doute : peu à peu, la question n'est plus “est-ce vrai ?” mais «puis-je encore être sûr de quoi que ce soit ?».
Une démocratie suppose un minimum de réalité partagée : des faits sur lesquels on peut débattre, s’opposer, construire des désaccords. Lorsque ce socle se fragilise, chaque information devient suspecte, chaque parole contestable, chaque désaccord potentiellement interprété comme manipulation.
Les Français en ont parfaitement conscience et une très grande majorité estime que la désinformation alimente la haine et la violence dans la société et qu’elle constitue une menace pour le fonctionnement démocratique.
Une démocratie qui ne s’accorde plus sur les faits ne peut plus réellement dialoguer. Et sans dialogue, il n’y a pas de démocratie.
« Une démocratie qui ne s'accorde plus sur les faits ne peut plus réellement dialoguer. Et sans dialogue, il n'y a pas de démocratie. »
Une enquête Verian publiée par la Fondation Jean-Jaurès2 montre une opinion partagée sur les vérificateurs de faits. Une majorité relative de Français les juge utiles : 56 % considèrent qu’ils aident les citoyens à éviter de croire à de fausses informations. Mais 45 % estiment aussi qu’ils sont biaisés parce qu’ils s’intéressent à certains types d’informations et en ignorent d’autres, et 43 % pensent qu’ils créent des divisions dans la société en laissant entendre que, sur certains sujets, il existerait « une » vérité unique. Le fact-checking a donc une utilité, mais aussi une limite politique et symbolique : dans une société traversée par la défiance, il peut être reçu comme un geste de surplomb.
C’est précisément pourquoi dans un article publié par Verian début 2024³ nous insistions sur l’intérêt des contre-récits plutôt que sur le seul démenti frontal. En s’appuyant notamment sur des exemples internationaux, nous montrions que la lutte contre la désinformation ne passe pas toujours par la confrontation directe au faux, mais par des contenus qui réintroduisent du contexte, déplacent le regard, suscitent un doute critique ou rendent la vérité plus partageable. Le message central est simple : pour lutter contre la mésinformation, la communication publique doit aller au-delà du « ceci est faux » et proposer des récits crédibles, concrets, mémorisables, parfois plus incarnés et plus accessibles.
Face à ce constat, les attentes des Français sont doubles :
1. Renforcer les contrôles publics et durcir le cadre réglementaire
Face à la menace perçue de la désinformation — notamment lorsqu’elle est attribuée à des puissances étrangères susceptibles de déstabiliser nos sociétés — les citoyens expriment une forte demande de cadre, de régulation et de surveillance.
Ainsi, ils attendent un rôle accru des institutions chargées de surveiller les ingérences informationnelles, comme Viginum par exemple.
De la même façon, la régulation des plateformes numériques apparaît comme une priorité, notamment en matière de transparence des algorithmes et de responsabilité des acteurs. Parallèlement, les citoyens restent attachés à ce que ces dispositifs ne portent pas atteinte à la liberté d’expression, d’où une attente forte en matière de sensibilisation et d’éducation aux médias.
2. Mieux sensibiliser et prévenir
L’éducation aux médias et à l’information est perçue comme un levier essentiel pour armer les citoyens face aux contenus trompeurs. Et au-delà des dispositifs techniques, les Français identifient clairement la capacité individuelle de discernement comme une condition clé pour réduire la vulnérabilité collective.
Les enseignements issus des expérimentations menées par nos collègues de Verian au Royaume-Uni, notamment pendant la période du Covid, apportent un éclairage précieux sur les stratégies les plus efficaces. Ils montrent qu’il est souvent plus pertinent de sensibiliser les citoyens en amont au risque de désinformation — en les alertant de manière générale sur l’existence de contenus trompeurs et sur les mécanismes qui les sous-tendent — que de réagir a posteriori en cherchant à démentir chaque infox individuellement. Autrement dit, développer une vigilance globale et des réflexes de discernement s’avère plus efficace que la multiplication des corrections ponctuelles, qui arrivent souvent trop tard et peinent à atteindre les publics les plus exposés.
D’abord, qu’il faut prioriser les publics non pas seulement en fonction de leur exposition technique, mais aussi de leur disposition psychologique. Les plus vulnérables ne sont pas uniquement ceux qui voient passer des contenus douteux ; ce sont aussi ceux qui se sentent débordés, impuissants, éloignés des codes institutionnels, ou qui considèrent que l’information ne leur parle plus. Pour une institution, cela veut dire qu’on ne reconstruit pas la crédibilité uniquement sur ses propres prises de parole : on la reconstruit aussi en choisissant les bons relais, les bons formats et les bons environnements de preuve.
Ensuite, il faut travailler le registre de preuve. Dans un univers de défiance, affirmer ne suffit pas. Ce qui renforce la crédibilité, ce sont des éléments vérifiables, visibles, compréhensibles : montrer les sources, expliquer la méthode, nommer les limites, distinguer les faits de l’interprétation, donner à voir le raisonnement plutôt que seulement la conclusion. L’édition 2026 du Baromètre La Croix – Verian – La Poste sur la confiance dans les médias montre que, parmi les attentes spontanées exprimées pour renforcer la confiance dans les médias, reviennent d’abord la vérification et la diversification des sources, l’appui sur des preuves et la distinction entre faits et opinions. Cette attente vaut tout autant pour la parole publique : plus le sujet est sensible, plus l’institution doit « montrer comment elle sait ».
Troisième implication : il faut investir des formats compatibles avec l’attention réelle des publics. Si les réseaux sociaux sont perçus comme le principal espace de circulation des fausses informations, ils sont aussi un espace incontournable d’exposition. Les quitter reviendrait à abandonner le terrain. Mais y aller avec des formats trop institutionnels ou trop abstraits est voué à l’échec. Les contre-récits efficaces sont généralement courts, clairs, visuels, incarnés et compréhensibles sans mode d’emploi. Ils n’humilient pas ceux qui doutent ; ils leur redonnent des prises.
Enfin, il faut accepter que la marge de manœuvre de la communication publique a des limites. Une institution ne fera pas disparaître à elle seule ni la défiance générale, ni la polarisation, ni la fatigue informationnelle. En revanche, elle peut éviter d’aggraver le problème. Elle le peut en renonçant aux postures de surplomb, en préférant la pédagogie à l’injonction, en parlant plus concrètement des effets sur la vie quotidienne, et en s’appuyant davantage sur des démonstrations simples, des relais locaux et des porte-parole identifiables. Dans cet environnement brouillé, la communication publique change de nature, elle doit devenir une parole qui aide à s’orienter, à comprendre comment distinguer le vrai du faux et à exercer son esprit critique.
« Les contre‑récits efficaces sont courts, clairs, visuels, incarnés. Ils n'humilient pas ceux qui doutent ; ils leur redonnent des prises. »
1 Thèse de Laurence Vardaxoglou Doctorant chez Verian - Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne Paris School of Economics - The Effect of Misinformation on Public Opinion and Behaviour – Décembre 2024
³ Allumer des contre-récits pour lutter contre la mésinformation
Baromètre La Croix – Verian – La Poste sur la confiance dans les médias – Edition 2026
Baromètre La Croix– Verian – La Poste sur la confiance dans les médias – Edition 2025
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