Emmanuel Rivière
Politologue et consultant
Emmanuel Rivière, Politologue et consultant, co-fondateur de La Warroom. Coauteur avec Nicolas Prissette de La guerre civile n’aura pas lieu (Robert Laffont)
Politologue et consultant
À l’occasion des élections européennes 2024 Ipsos a publié une étude sur la désinformation et les risques qu’elle ferait peser sur le scrutin. L’étude atteste d’une sensibilité de l’opinion au risque informationnel et une forme d’inquiétude : les 2/3 des personnes interrogées estiment qu’en général les Français ne sont pas capables de faire le tri entre le vrai et le faux lorsqu’ils vont sur les réseaux. En revanche, s’agissant d’eux-mêmes, 74% des sondés se sentent capables de distinguer vraies et fausses informations. Le contraste entre les deux chiffres suscite en général une forme de rire jaune, et une triste interprétation : lucides sur la poutre dans l’œil de leurs semblables, les Français surestimeraient leur propre discernement. Mais combien parmi les lecteurs de ces lignes répondraient exactement la même chose, sans doute avec raison.
Alors, si nous voulons nous donner tous les moyens de mener efficacement la guerre informationnelle, pourquoi ne pas nous intéresser à la part de ceux, parmi ces 74%, qui ont raison de penser qu’ils ne s’orientent pas trop mal dans le brouillard de la désinformation ? Et à nous demander comment les mobiliser ? Cela supposerait de cesser de penser la lutte contre la désinformation à partir d’une représentation du peuple comme uniformément vulnérable et naïf, pour reconnaitre ceux qui peuvent participer à la lutte. Beaucoup de signes montrent que nous n’en sommes pas là, et que domine une vision purement descendante.
On entend ainsi encore affirmer que « le fact-checking ne servirait à rien » ou du moins pas à grand-chose, au motif qu’il ne ferait pas changer les gens d’avis, voire les conforterait dans leurs convictions erronées par réaction contre une vérité assénée d’en haut. Grande découverte, les institutions n’ont pas le pouvoir de faire changer les gens d’avis. C’est en fait assez heureux, et ce n’est pas vraiment le sujet.
Cette vision du fact-checking montre le peu de cas que l’on fait des bons destinataires du rétablissement de la vérité. Ceux, majoritaires, qui ne croient pas qu’on cherche à les empoisonner quand on leur propose un vaccin ou qu’on les manipule en leur parlant de dérèglement climatique, mais ont besoin de munitions face aux théories complotistes les plus élaborées. Ceux qui, bien orientés, sont en demande de faits et d’arguments à avancer quand surgit dans les propos de table ou de machine à café le poison de la désinformation.
Les pouvoirs publics ne peuvent pas faire grand-chose sur ce qui se passe dans la tête des gens, et ce n’est à vrai dire pas leur affaire. Mais ils ont à s’occuper de ce qui se passe dans l’espace public. Quand les rouages de la communication verticale sont grippés, ne nous privons pas d’y mobiliser la puissance horizontale des alliés de la vérité. Cela suppose de les reconnaître et de les équiper.
« Cesser de penser la lutte contre la désinformation à partir d’une représentation du peuple comme uniformément vulnérable et naïf, pour reconnaître ceux qui peuvent participer à la lutte. »
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